Le coup de coeur cinématographique de Dragomir c’est Shanghai Blues : une mozaïque uchronique

Que reste-t’il du Shanghai des années 30 ? Une atmosphère ? Des affiches aux séduisantes jeunes femmes fumant ? Dans le cadre de notre film, ce serait plutôt une chanson. Leitmotiv auditif, ce morceau au violon, éponyme du titre, traverse la pellicule de part en part telle une douce brise en cette époque troublée. Sorti en 1984, cette production hong-kongaise, réalisée par Tsui Hark, a pour objet principal une rocambolesque histoire d’amour.

Une rocambolesque histoire d’amour

Cherchant à se protéger lors du bombardement de Shanghai par les Japonais en 1937, un jeune homme et une jeune femme s’abritent sous un pont. En parallèle de la ville embrassée, naît une passion qui doit cesser aussitôt. Séparés contre leur gré par la foule en fuite, ils s’engagent à se retrouver au même endroit, une fois dix ans écoulés. Restera néanmoins gravée dans leur esprit cette fugace intimité, échangée lors d’un souffle de répit. L’année 1947 venue, tout a bien changé. Reconstruite, la ville est désormais métamorphosée et les individus, refaçonnés. Comment se reconnaître quand l’on est devenu un musicien en quête de gloire et une chanteuse de cabaret ? Sempiternellement contrariée, la quête des retrouvailles est complexifiée par l’arrivée d’une troisième figure. Illustrant un cadre et type extrêmement présent dans la littérature chinoise du début du XXème siècle, une jeune fille arrivant de la campagne s’insère dans la destinée des deux jeunes gens. Entre quiproquos et situations plus comiques les unes que les autres, le rythme filmique se calque sur celui de la société, entre critique et adéquation.

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Une mélancolique accélération

Au delà du cadre amoureux soutenant l’intrigue, c’est un filtre tantôt amusé tantôt nostalgique d’une époque devenue vestige qui nous est proposé. Tumultueux est le début du XXème siècle, notamment à cause de l’accroissement de la vitesse dont il devient le symbole. De par son histoire, Shanghai fut le portail s’ouvrant, en grinçant, aux puissances occidentales en Chine et, par conséquent, l’un des exemples les plus significatifs de l’apport de l’Occident. S’opposent alors deux puissances inégales, dans un rapport de force dont l’Occident sortira vainqueur. Tout va plus vite, trop vite. Ainsi, la «  Perle de l’Orient », tributaire de ce nouveau joug, a vu son identité remodelée. Au sein du film, les diverses séquences se déroulant dans un cabaret, où s’entremêlent robes cintrées asiatiques et costumes occidentaux, illustrent la cohabitation forcée des deux cultures. La population suivant tant bien que mal ces changements fulgurants, c’est, bon an mal an, qu’elle tente de s’adapter. Qui se soucie désormais des anciens compagnons du jeune homme, contraint de vivre dans la misère sous un pont ? Que penser du démantèlement de la ville par quartiers ? Des files d’attentes pour obtenir de l’argent fluctuant sans cesse ou encore d’une population hypnotisée par un automate érotique ? Dans ce nouvel écrin, apparaissent des personnages représentatifs de cette période instable. Si Lao She présentait dans son roman Le tireur de pousse-pousse, un jeune homme naïf venu à la ville pour y faire fortune et broyé par celle-ci, le film propose en quelque sorte son équivalent féminin. Si, au sein de la production cinématographique chinoise de cette époque, le statut du jeune personnage féminin broyée par la ville est la prostituée, Shanghai blues ne va pas jusqu’à cette extrémité. Eprouvée par la ville et ses habitants, elle trouve une protection dans le triangle amoureux qui, s’il lui laissera une amère sensation d’amour non partagé et de rêves éteints, lui donnera l’élan de mettre en garde une nouvelle arrivante, lui ressemblant étrangement…

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Nous l’avons dit, Shanghai blues est un titre musical qui parcourt l’oeuvre. Suscité par la rencontre amoureuse, elle conserve au creux de ses notes le souvenir émouvant des jours anciens. Iconique de l’époque, elle contrebalance la triste réalité qui sépare pourtant de dix ans l’ensemble des personnages. Ecoutons à nouveau « 花样的年华 », l’emblématique morceau d’In the Mood for Love. En effet, la joie de vivre n’a pas disparu de cette société en devenir. Les différentes scénettes montrent, par conséquent, une actualité dramaturgique et cinématographique en plein élan créateur, typique de cette société. Les décors et nombreux types de personnages incarnés montrent ostensiblement la création d’un art en devenir, au sein d’une critique sociale s’adressant aux sphères éclairées comme au peuple. De plus, ce dernier est d’autant plus mis en avant par la place laissée à l’opéra chinois, l’une des manifestations les plus populaires de cette culture. Le passé reste malgré tout toujours d’actualité. Ainsi, nous pourrions dire que l’intrigue amoureuse est moins importante dans son essence que dans son statut de support à une observation critique et nostalgique de cette part de l’Histoire, et en particulier de l’Histoire chinoise. Si la musique traverse les âges, n’oublions donc pas de tendre l’oreille.

Dragomir

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