Le coup de cœur de Dragomir s’est porté sur Epouses et Concubines, mais quelle est la différence ?

«  Je suis né trop tard dans un monde trop vieux ». Telle était la constatation d’Alfred de Musset dans les Confessions d’un enfant du siècle, illustrant la mélancolie d’une génération qui ne se reconnaît plus dans sa contemporanéité. Transposé en Orient un siècle plus tard, voici ce que pourrait être son remaniement, adapté à la situation de l’héroïne de Zhang Yimou : «  Je suis né trop jeune, dans un monde trop vieux ». Jeune fille de vingt ans, dont le décès prématuré du père entraîne la fin de ses études universitaires, Song Lian n’a d’autre choix que d’épouser un riche parti. Cependant, la nouvelle République de Chine est encore bien jeune et, malgré la rupture définitive avec son passé impérial, de vieux bastions traditionnels perdurent. Epouser une grande famille signifie deux alternatives uniques : être épouse ou être concubine. Tensif carcan signifié métaphoriquement par le choix du titre du film : « 大红灯笼高高 ». Littéralement, ce dernier signifie : «  Que l’on hisse les grosses lanternes écarlates ». Symbole ostentatoire de la faveur du maître des lieux, elles condensent l’ensemble des ancestraux vestiges de l’ancien temps. Entre disgrâce et faveurs publiques, alliances et faux semblants, cette lutte sans merci n’a de cesse, attisée à chaque nouvelle levée.

La lanterne, opprobre ou faveur publique?

En 1991, pour adapter le roman de l’écrivain chinois Su Tong, le cinéaste Zhang Yimou choisit de remplacer le titre original par « Epouses et concubines ». En effet, quel élément interne serait le plus représentatif pour symboliser la sclérose d’un temps révolu, tout autant que le vecteur d’une sourde lutte intestine ? A la croisée des imaginaires et des représentations, son choix se porte sur les lanternes écarlates. Véritables leitmotiv visuelles, elles se font l’écrin privilégié de braises sempiternellement ravivées. Rythmant chaque aspect de la vie « publique » et intime de la maison, leur érection est annoncée publiquement chaque soir. Ainsi, cette scansion participe à la saturation rituelle de l’espace de vie féminin. En effet, avoir l’honneur d’accueillir les lanternes allumées dans son domus signifie avoir la faveur du mari, partagé entre ses quatre épouses. Le choix du rouge comme couleur n’est certes pas anodin. Figuration du bonheur et de la prospérité, on ne saurait exclure toute la dimension érotique se superposant à la première. Tout au long de la conservation de ce privilège, l’épouse en question cesse d’être concubine, contrôlant chaque aspect de la maisonnée. Eternel jeu de go, tout est codifié pour maintenir dans les moindres détails, la sacralisation éphémère de l’ « heureuse élue ». Des massages précédant la venue de l’époux, jusqu’au choix des repas, l’unique salvation réside dans la naissance d’un fils. Chaque jour devient donc une lutte sans relâche pour assurer, d’une part, sa suprématie, d’autre part, sa survie.

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Un théâtre à huis-clos

Présence fantomatique, le maître n’est finalement que la personnification sans visage, d’un héritage social qui ne veut pas mourir. Seules les femmes de son gynécée à peine dissimulé sont les dernières forces vives de son antique demeure. Qu’importe les désignations illusoires de «  grande » et « petite  soeur » qui leur sont attribuées. Elles sont quatre, à l’instar des quatre âges de la vie, ce que soulignent d’autant plus les statuts de «  première, deuxième, troisième » et «  quatrième épouse ». Chacune d’elles se renvoie donc sans cesse l’image d’un passé disparu et d’un futur pouvant advenir à tout moment. La première fait déjà partie du passé. Ayant donné un fils à son époux, elle peut s’évanouir lentement dans les vapeurs d’encens et les prières bouddhistes. La seconde, dont le débonnaire visage cache un cœur de scorpion, n’a pu donner naissance qu’à une fille. Son avenir reste alors incertain. Le temps et les deux épouses plus jeunes sont donc une menace de tout instant à balayer. Comment pour autant faire face à Meishan ? Passant du rire aux larmes, cette ancienne chanteuse d’opéra pékinois sait parfaitement faire vibrer la corde sensible du maître, lui ayant déjà permis de transmettre son nom. Voilà le nœud d’intrigue dans lequel pénètre Song Lian, la dernière des quatre épouses, aux beaux jours de l’été. Incarnée par Gong Li, l’égérie de Zhang Yimou, nous suivrons les soubresauts de sa nouvelle vie, au fil des quatre saisons. Ces différents volets sont notamment utilisés dans un souci d’esthétisation visuelle. Au regard de l’intrigue, ils permettent une diversification des couleurs, des costumes apportant un raffinement qui vise, paradoxalement, à adoucir autant qu’à accentuer les déchirements successifs des quatre protagonistes.

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Au delà des luttes de pouvoir, c’est un combat idéologique qui se joue plus largement dans ce film. C’est à un système, plus qu’à des individus, qu’il s’agit de résister. L’abstraction de l’être est la bataille qu’il faut mener, ou tout du moins le combat qu’il est nécessaire d’engager à tout prix. Si certaines, telle que la première épouse, ont accepté leur condition, d’autres jouent dangereusement avec les règles établies. La déchéance et, plus grave, la mort ne sont jamais très loin. Récompensé lors de sa sortie en 1991, à la Mostra de Venise, et nominé l’année suivante pour l’oscar du meilleur film en langue étrangère, Epouses et Concubines déchire le voile d’une lutte pour l’existence féminine.

Dragomir


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