Le coup de cœur de Françoise pour une enquête incroyablement émouvante !

Patrick Modiano est né le 30 Juillet 1945 à Boulogne Billancourt dans une villa-maternité du Parc des Princes. Son père, aventurier, est un juif d’Alexandrie et sa mère est « moitié hongroise, moitié belge ».
Patrick Modiano est un écrivain français, auteur d’une trentaine de roman, traduits dans 36 langues, auréolés de nombreux prix prestigieux parmi lesquels le Grand prix du roman de l’Académie Française et le Prix Goncourt. Axée sur l’intériorité, la répétition et la nuance, son œuvre romanesque se rapproche d’une forme d’autofiction par sa quête d’une jeunesse perdue. Elle se centre essentiellement sur le Paris de l’occupation et s’attache à dépeindre la vie d’individus ordinaires confrontés au tragique de l’Histoire de manière aléatoire ou opaque.
Le 9 juin 2014, son œuvre est couronnée par le prix Nobel de littérature pour « l’art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l’occupation ». Découvrons donc son travail à travers Dora Bruder, un roman qui illustre bien les raisons qui lui ont valu le prix Nobel.

Le point de départ de l’enquête

Patrick Modiano, dans un vieux journal Paris-Soir, datant du 31 décembre 1941, tombe sur une annonce en page trois sur une rubrique « D’hier à aujourd’hui », au bas de celle-ci il est écrit :

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L’auteur connaît très bien ce quartier et une foule de souvenirs remontent à la surface. Il se revoit avec sa mère l’accompagnant au marché aux puces de Saint Ouen. Il se rappelle de ce jour de mai 1958, le boulevard Ornano était désert, les gardes mobiles présents à cause des évènements d’Algérie. Le numéro 41 n’avait jamais attiré son attention et pourtant il était passé devant pendant des mois, des années de 1965 à 1968. Il prenait régulièrement le métro « Simplon », tout comme Dora Bruder. Dans la tête de l’auteur les images s’entrecroisent : l’hiver de 1965 avec celui de 1942.
Dès lors une sorte de parallèle s’impose entre son histoire et celle totalement inconnue de cette jeune fille de 15 ans. Lui sait ce qu’il est devenu mais Dora Bruder est-elle revenue chez elle ? Quelle fut son histoire ? Patrick Modiano décide alors de remonter le temps et part à la recherche du passé de cette adolescente.
Dès les premières pages, le décor de son récit est planté. On devine aisément à travers ses phrases cette soif d’apprendre le plus de choses possibles sur cette jeune adolescente fugueuse dans un contexte historique si dur et si douloureux. Il commence sa narration par cette annonce semblant irréelle du fait de la religion juive des parents. On imagine l’angoisse des parents qui prennent le risque de se faire arrêter en publiant ce. Mais le manque ressenti par l’absence de leur fille semble plus important à leurs yeux que leur propre vie.

Dora Bruder sort de l’ombre

Dora_BruderPatrick Modiano commence son enquête et découvre que la famille Bruder habitait au cinquième étage de l’hôtel du 41 boulevard Ornano dans le dix-huitième arrondissement de Paris dans les années 1935 et 1938. Il apprend la date et le lieu de naissance de Dora Bruder, le 25 février 1926 à l’hôpital Rothschild dans le 12ème arrondissement de Paris. Cette information lui sera donnée après une patience exemplaire. Il va pouvoir enfin essayer de remonter le temps en partant d’un fait existant lui qui commençait à se demander si cette jeune fille avait vraiment existé.
Le père Ernest Bruder était légionnaire, mais impossible de savoir dans quel pays l’engagement a été signé, ni même la date de départ et la durée de ce dernier. Mais l’auteur nous apprend par ses recherches qu’à l’âge de vingt-cinq ans il se retrouve à Paris démobilisé sans doute des suites d’une blessure. Sa mère Cécile Burdej est hongroise et couturière de métier. Ils ne laissent derrière eux que des adresses, étant obligés de déménager souvent.
Une nièce retrouvée par l’auteur lui rapportera des souvenirs d’enfance et surtout se souviendra de la douceur dégagée par le père. Une famille agréable comme nous pourrions en rencontrer aujourd’hui, mais eux connaissaient certainement mieux la valeur de la vie.
À chaque nouvelle découverte importante Patrick Modiano se replonge dans son passé des années 1968, ce brouhaha quotidien des trains, des rames de métro, identifié aux pauvres gens déportés ou fuyants la mort certaine.
Petit à petit, l’auteur nous livre l’histoire de Dora Bruder. Son passage dans un internat religieux dirigé par les sœurs des Ecoles chrétiennes de la Miséricorde, en pension complète. Il sera noté dans le registre que son départ de l’établissement est lié à une suite de fugues. Elle est âgée de 14 ans, un an plus tard, elle fait partie du convoi du 18 septembre 1942 pour Auschwitz ainsi que son père.

L’auteur termine son livre par ces phrases représentant l’essence même de son récit :

« J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée à nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler. »

Pendant cette longue enquête de huit ans, Patrick Modiano compulse un nombre incalculable de document, rencontre plusieurs personnes ayant connu Dora, ou simplement les lieux fréquentés par cette dernière ou par la famille Bruder. On lui raconte des souvenirs, lui délivre des anecdotes avec une émotion non dissimulée mais dans une très grande dignité. Tous ses faits relatés font naître en lui un flot d’émotions liées à son histoire personnelle et sur ces relations avec son père. Dora apparaît à l’auteur comme une jeune fille révoltée à cause de ces fugues répétées, une adolescente refusant d’être soumise et voulant juste vivre sa vie en toute liberté. Malheureusement l’histoire tragique de cette époque ne lui en laissera pas le temps.

© Henri Garat / Mairie de Paris
© Henri Garat / Mairie de Paris

Un sacré devoir de mémoire !

On ne peut que saluer le travail de l’auteur et s’incliner devant tant de patience pour avoir trouvé en lui les ressources nécessaires pour écrire son livre. Une écriture d’une justesse incroyable sans aucun voyeurisme, simplement des blancs non comblés ponctués de « peut-être, j’ignore,… », il nous livre des faits, des dates, il ne cherche nullement à inventer une histoire de jeune fille mais simplement à nous interroger, nous interpeller sur cette période tragique de notre histoire. Patrick Modiano réussit à sortir de l’ombre une parfaite inconnue et la hisser avec dignité au premier plan.

Ce devoir de mémoire continue puisque Dora a été immortalisée par la « Promenade de Dora-Bruder » inaugurée le 1er Juin 2015 dans le 18ème arrondissement de Paris.

Françoise Engler

Une pensée sur “Le coup de cœur de Françoise pour une enquête incroyablement émouvante !

  • 16 janvier 2016 à 22 h 11 min
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    Merci Françoise pour cet article qui m’a immédiatement donné envie de découvrir ce livre.

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