Le coup de cœur de Françoise pour une magnifique leçon d’histoire par Ahmadou Kourouma

Ahmadou Kourouma est né en 1927 à Boundiali au nord de la Côte d’Ivoire. Principalement élevé par son oncle, il suit une scolarité à Bamako au Mali jusqu’en 1950. A titre disciplinaire, il est envoyé comme tirailleur sénégalais en Indochine et rejoint ensuite Lyon pour y poursuivre des études de mathématiques et d’actuariat. Il revient dans son pays natal lors de l’indépendance de la Côte d’Ivoire où il est très vite considéré comme personnage indésirable. Il est incarcéré avant de fuir et de connaître l’exil. Il reviendra dans son pays en 1994. Il doit de nouveau fuir en 2002 lorsque la guerre civile éclate et prend position contre l’Ivoirité, « une absurdité qui [les] a menés au désordre » et milite pour le retour à la paix dans son pays. Il part à Lyon et y meurt le 11 décembre 2003.
Ahmadou Kourouma fait partie des premiers écrivains qui se sont révoltés contre les dictateurs. En 1970, il publie son premier roman Les soldats des indépendances qui porte un regard très critique sur les gouvernements de l’après-décolonisation pour lequel il reçoit trois prix. D’autres publications suivront dont Allah n’est pas obligé qui raconte l’histoire d’un enfant orphelin partant rejoindre sa tante au Libéria et devient enfant-soldat malgré lui. Ce livre a reçu le Prix Renaudot et le Prix Goncourt des lycéens. Au moment de sa mort, il travaillait sur un nouveau roman Quand on refuse on dit non, où on retrouve l’enfant-soldat d’Allah n’est pas obligé. Mon coup de cœur s’est porté vers cette œuvre posthume.

Un retour en côte d’Ivoire où se profile déjà une nouvelle guerre civile

Kourouma-Quand-on-refuse-on-dit-nonBirahima, l’enfant-soldat des guerres tribales de Sierra Leone et du Libéria, est maintenant libre et démobilisé. Il souhaite retourner vivre dans son pays natal, La Côte d’Ivoire. Après bien des péripéties, il réussit enfin à atteindre Daloa, un village au sud du pays et y retrouve un cousin, Mamadou Doumbla, un docteur-chirurgien. Il exerce dans la clinique, mitoyenne à sa villa à Daloa, et il est aussi un grand chef du Rassemblement Des Républicains, opposants au régime en place en Côte d’Ivoire. Birahima, grâce à son cousin, est placé comme apprenti chauffeur chez Fofana, un dioula (une race, une tribu du nord de la Côte d’Ivoire, une ethnie). Il étudie à l’école coranique chez Haïdara, un Iman, où il apprend les versets du Coran. Fofana, le patron de Birahima, a plusieurs filles dont une prénommée Fanta dont Birahima est totalement amoureux. Elle exerce sur lui une véritable fascination et ses formes parfaites le subjuguent. Elle possède une licence d’anglais et enseigne dans un lycée de la ville. Tout se passe pour le mieux pour l’ancien enfant-soldat, il commence à bien connaître les différentes destinations où il emmène ses clients, récite presque parfaitement les versets du Coran et pratique les cinq prières par jour requises pour être un bon musulman. En plus la clinique du cousin était en plein essor. Mais dans ce pays-là, l’orage est toujours prêt à gronder. Sans vraiment crier gare, une nuit paisible comme tant d’autres, les rebelles ont attaqué la ville de Daloa. Ils sont devenus maîtres des lieux dans un effroyable bain de sang. Dans un premier temps Birahima et les habitants du village sont contents : ils sont enfin délivrés du joug des soldats loyalistes du président au pouvoir.
L’auteur nous embarque dans la découverte de la Côte D’Ivoire avec ses histoires de tribus, d’ivoirité, de religion. Ce peuple africain ivoirien que nous pensions connaître est finalement si méconnu pour nous Européens. Une petite leçon d’histoire empreinte d’une certaine légèreté dans les mots et leurs explications faisant référence au dictionnaire français, toujours à portée de l’auteur.

Les ravages de la guerre et la fuite de Birahima

417ZS6+Z6XL._SX300_BO1,204,203,200_Bon nombre de soldats loyalistes ont décampé et fuit dans la forêt se terrant comme des bêtes sauvages et priant pour que les rebelles ne les retrouvent pas de peur d’être abattus comme des chiens. Birahima sera encore une fois confronté à l’horreur de la guerre et de ses charniers. Mais la libération était une telle joie ! Les Imans disaient des chapelets et priaient pour remercier Allah de sa bonté et les Dioulas chantaient et dansaient dans une grande liesse générale. Birahima participait à cette joie collective. Elle fût de courte durée car le président envoya ses escadrons de la mort reprendre possession de ces territoire occupés par les rebelles. De nouvelles effusions de sang eurent lieux et la peur fit à nouveau son apparition. « Un dioula mort, ça faisait une fausse carte d’identité d’ivoirité en moins à fabriquer » donc Birahima assista à l’exécution de nombreux dioulas. Il attendait sa mort… les choses avaient pris une autre tournure et sa naïveté mise à rude épreuve. Il réussit à s’enfuir grâce à un vrai miracle et détale à la manière d’un voleur : droit devant. Dans sa fuite, il retrouve Fanta et ils décident de continuer le long chemin de la liberté ensemble, celui d’un camp de rebelles. Tout au long de ce voyage Fanta va apprendre à Birahima une multitude de choses sur un nombre incalculable de sujets, un apprentissage de la culture et de la nature humaine.
L’auteur nous montre toute l’atrocité de la guerre pour le pouvoir et ses nombreuses dérives. Il nous fait vivre la déchirure d’un peuple ivoirien et d’un ancien enfant-soldat qui n’a jamais pu finir ses études primaires à cause de toutes ces guerres civiles. Une dévastation sociale et culturelle au nom du pouvoir !

AVT_Ahmadou-Kourouma_9381L’histoire d’un pays divinement raconté

Ahmadou Kourouma nous transmet en héritage l’histoire et la culture de son pays et réussit à nous embarquer à bord de chaque page de son livre. Au-delà de son pays, son récit nous emmène bien plus loin et nous parle également d’un continent appelé Afrique. La démocratie est un beau mot pour nous européens mais dans les faits, difficile à appliquer à d’autres populations encore au stade de la démarche. L’auteur nous donne deux points de vue différents sur les raisons des conflits avec Fanta en professeur d’histoire et Birahima en élève, un être encore novice et naïf. L’auteur se sert de mots pour construire ses phrases et de proverbes alliant l’humour et la dérision. Sa façon d’écrire, assez oralisée, permet au lecteur une facilité de lecture pour un thème difficile et dur comme celui des guerres civiles dites  « tribales ». L’auteur nous prouve la férocité des luttes pour le pouvoir et nous montre les moyens employés pour parvenir à ses fins. La fin du récit semble en suspend comme si Ahmadou Kourouma avait voulu écrire une suite et nous pensons que sa mort et la publication du livre post-mortem laisse un goût de « Dommage », on aurait aimé lire comment Birahima évoluait dans sa vie d’homme. Un grand merci à l’auteur ne nous avoir laissé ce livre à lire, ce fût un réel plaisir de découvrir l’histoire de toute une population.

Un magnifique auteur pour une histoire magique par le style de l’écriture !

Françoise Engler

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