Le coup de cœur de Françoise va pour une belle façade pour une histoire tragique méconnue, celle de la Rue Bassano

Ancien banquier, aujourd’hui à la tête d’un groupe dans le luxe et l’immobilier en France et en Suisse, Alain Duménil est également le propriétaire de la maison d’éditions de L’Herne ainsi que de l’édition suisse du journal économique L’Agefil. C’est un réel passionné des arts et des lettres. Cette passion l’a incité à créer un prix littéraire qui porte son nom : le Prix Littéraire Alain Duménil. Ce prix est le dernier des prix littéraires décerné chaque année et même le mieux doté pour le vainqueur.
Il a écrit deux autres romans historiques qui racontent dans
La fête royale (2008), la vie mouvementée de Nicolas Fouquet et dans Parfum d’empire (2009) celle de François Coty. Rue Bassano publié en 2012 est son troisième et dernier roman.

Une rencontre déterminante

9782213668512_4_75Le narrateur, vient de finir ses études et, lauréat du concours des Affaires étrangères, s’apprête à quitter Paris pour Bonn en Allemagne. Il doit occuper le poste de Secrétaire d’ambassade. Son rôle consistera à traiter les dossiers de demande d’indemnisations de français pour « réparer » les dommages collatéraux de la dernière guerre. Il servira d’intermédiaire entre le consulat et la chancellerie ; pourtant l’Allemagne lui semblait tout aussi ravagé et les stigmates aussi lourds voire pires. Après avoir salué quelques amis et remercier la personne grâce à laquelle il avait obtenu ce poste, son père ayant joué de son influence passé ; il quitta Paris pour une ville totalement méconnue. Nous sommes en octobre 1954.
Il découvre  « 
une ville rêveuse et complexée où tout n’est qu’apparence, le climat, la politique, la politesse des allemands ». Après avoir séjourné à l’hôtel, il finit par dénicher un appartement au-dessus d’un cinéma ayant pour nom Apollon.
Lors d’un dîner, il rencontre une femme très distinguée, avec ce soupçon d’étrange captivant et fascinant, parlant un Français parfait et accompagnée de son mari, plus âgée qu’elle. Pendant le repas, les conversations s’animent mais cette femme semble au-dessus des autres invités ; ces répliques sont bien construites et dirigées très habilement. Il émane d’elle un certain mimétisme, si bien que l’invitation qu’elle lui propose pour un prochain dîner à son domicile est acceptée sans trop de réflexion.
Il retrouve donc avec plaisir cette femme, prénommée Alissa, et son mari dans leur château, situé à Stertal à côté de Baden-Baden pour une partie de chasse. Assis à table, il s’ennuie un peu et tapote machinalement sur la fourchette, tout à coup son regard est happé par les armes gravées sur cette dernière : un V assez simple mais barré de merlettes. Ce sont celles de sa famille !
Pendant l’occupation, leur appartement de la rue Saint Guillaume avait été pillé sans qu’il sache vraiment par qui et malgré quelques tentatives pour récupérer leur bien, seul l’appartement était revenu dans le giron familial. Comment une partie de son héritage familial est-il arrivé dans cet endroit ?
L’auteur nous fait découvrir une autre Allemagne à travers les réflexions de son personnage et nous décrit très subtilement l’atmosphère particulière entre le narrateur et cette rencontre inopinée en la personne d’Alissa. La toile se tisse et on comprend la situation paradoxale du personnage principal en raison de son travail effectué à l’ambassade de France et la découverte des armes gravées familiales.

Quand le retour en arrière mène vers une tragédie.

9782213668512Le narrateur revoit régulièrement Alissa et en tombe amoureux. Au fil de leurs rencontres, il ressent de plus en plus cette sensation du mystère planant autour d’elle. Il finit par faire part à Alissa de ces interrogations concernant les armes gravées sur les couverts. Peu de temps après, elle rapporte la conversation à son mari qui lui propose de les rendre à leur propriétaire. Alissa rejoint le narrateur et lui annonce la nouvelle. Elle lui raconte l’histoire de son mari ne possédant ni titre ni particule et rêvant de devenir un aristocrate allemand.
Au fil des jours et de leurs entrevues, elle commence à lui expliquer son histoire personnelle. Elle est française de confession juive, son père capitaine de l’armée française fût arrêté en 1943 muni de faux papiers. Sa mère vient d’une famille aisée propriétaire des sucres Walstein. Le lendemain de l’arrestation de son père, les allemands perquisitionnent le domicile familial et la découvre. Elle est emmenée et se retrouvent à Drancy avec son père mais ce dernier fait jouer ses relations auprès des autorités d’occupation et c’est ainsi qu’il se retrouve Rue Bassano : une sorte d’emprisonnement très particulier ! En fait l’immeuble renferme une organisation allemande parmi l’armée allemande : on prenait d’abord les hommes riches et leurs biens envoyés ensuite dans un grand entrepôt gare d’Austerlitz. Rue Bassano, les humiliations sont constantes afin de définitivement annuler toutes envies de rébellion. Les « juifs » étaient devenus des meubles ; on s’en servait, on les revendait, on les détruisait et les brûlaient quand on en avait plus besoin. Alissa fait la connaissance d’une fille, Rachel rebaptisé Sylviane, ancienne petite main qui lui apprendra à rester en vie et à ne jamais se retourner. Tout ce petit monde va cohabiter dans les rires, les larmes et l’atrocité. Le narrateur va découvrir l’intégralité du parcours d’Alissa, de son mari, de bien d’autres personnes mais surtout l’épouvantable drame joué derrière une façade cossue d’un immeuble implanté Rue Bassano. Une tragédie atroce dont le narrateur aura bien du mal à réaliser l’ampleur du désastre. Entre rêve et réalité, mensonge et vérité il cherchera sa voie…

Un peu d’humanité

L’auteur nous raconte l’histoire d’un drame survenu derrière des murs bien protégés par l’anonymat. Il passe, allégrement du présent au passé, au fil de petits chapitres ayant pour titre une sorte d’étoile. Doit-on y voir un parallèle entre l’étoile de neige symbole de douceur et l’étoile jaune des « juifs » symbole de noirceur ? L’auteur à travers les yeux de son narrateur nous relate des faits méconnus très documentés sous l’occupation de Paris. L’écriture est fluide et se lit facilement, pour un sujet aussi important, et arrive à nous toucher au plus profond de nos entrailles. On ne peut s’empêcher d’espérer qu’une telle tragédie ne voit plus jamais le jour. Il nous démontre par son roman la souffrance ressentie par des personnes françaises emprisonnées et cherchant uniquement à rester en vie ; mais considérer après la guerre comme personnes méprisables en raison de leurs liens avec les allemands. Ce récit a le mérite de dire les choses sobrement et pose une question essentielle : qu’aurions-nous fait pour sauver notre vie et celles de nos proches ? Tout le monde n’a pas une âme de héros ! Heureusement, ils ont eux aussi existé ! On peut essayer de comprendre les uns et les autres et garder en mémoire cette période horrible vécu par nos pères.

Françoise Engler

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