Le coup de coeur de Marie-Lou nous mène vers une éclosion brute et éphémère Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes

La science-fiction est un genre bien particulier qui ne plaît pas à tout le monde. Irréaliste, trop scientifique, ses détracteurs sont nombreux. Mais, parfois, la science-fiction se mêle à un humanisme poignant, et c’est alors que la magie opère. Daniel Keyes a écrit le roman Des fleurs pour Algernon en 1966, quelques années après sa nouvelle initiale. Depuis, nombreuses ont été les adaptations : au théâtre aussi bien qu’au cinéma. Mais si celles-ci ne sont pas foncièrement mauvaises, seul le roman invite aussi justement à l’émotion qu’à la réflexion. Partons à la découverte d’un roman, bouleversant…

Un destin tragique

Des fleurs pour Algernon 1Et s’il était possible de décupler notre intelligence ? C’est justement ce qu’est parvenu à faire l’équipe scientifique de cette histoire. Après avoir effectué avec brio une opération sur une souris nommée Algernon, elle décide de la tester sur un humain. Et qui de mieux placé qu’un simple d’esprit pour accepter sans crainte cela ? Commence alors pour Charlie Gordon une folle histoire, en parallèle de celle d’Algernon : un apprentissage long et fastidieux pour enfin, devenir intelligent. Au fil des pages, le lecteur voit et vit l’évolution de Charlie à travers son journal de bord. C’est par le biais du journal, entre autres, que le lecteur peut s’immerger dans l’esprit du personnage. C’est à travers ses propres mots qu’on le découvre véritablement. Petit à petit, les fautes d’orthographes disparaissent, le discours, ainsi que le ton, change. Les phrases se structurent peu à peu et le journal, ancien outil de travail, devient alors un confident. Mais un jour, les incroyables facultés de la souris s’amenuisent. Et avec elles, les espoirs de Charlie. L’intelligence qu’il a mis tant de mal à développer est destinée à s’envoler. On ne sait pas quand, mais il redeviendra inévitablement ce qu’il a toujours été, un simple d’esprit. Commence alors la chute tragique. Les mots sont de moins en moins précis, moins en moins compréhensibles pour le lecteur comme pour Charlie . Et c’est à son apogée que l’histoire nous attrape, dans tout son désespoir, cette folle envie de vivre, violente et bouleversante. Entre découverte de soi, des autres et même de l’amour, Daniel Keyes nous emporte instantanément dans l’esprit, plus ou moins accru, de son personnage. Ses joies, son désespoir, ses révélations, le lecteur suit, comme l’équipe scientifique, le destin tragique de cet homme qui au fond, voulait simplement être aimé par autre chose qu’une petite souris au nom d’Algernon. L’immersion est totale, puissante, et inévitablement déstabilisante. Le lecteur n’y échappe en effet pas : ici, il est obligatoirement une souris. A son tour, il est pris au piège dans l’infernal labyrinthe des pensées de Charlie. Comme la souris luttant pour avoir son bout de fromage, le lecteur doit à son tour se battre pour parvenir à comprendre cet étrange journal de bord. Charlie Gordon ne comprend pas les scientifiques mais nous, oui, c’est plutôt son langage à lui qui reste pour nous un mystère. L’expérience scientifique va alors bien au delà du cadre du roman, et nous touche directement, sans filtres.

Des fleurs pour Algernon 2

Questionnement et mise en garde technologique

Mais outre ce lien fort et l’expérience qu’il fait vivre à ses lecteurs, l’auteur a bien d’autres atouts. A l’instar de excellente série Black Mirror, Daniel Keyes parvient en effet à installer une réalité future très précise, mais n’en n’oublie jamais de placer au centre de son histoire l’humain. C’est lui qui compte, sa réaction face à la technologie, aux découvertes et non pas cette science en elle-même. A l’inverse de beaucoup de films de science-fiction, l’aspect scientifique passe au second plan, il est là, mais n’est jamais trop mis en avant. Mais ce recul n’empêche pas une certaine critique, bien au contraire. Ce détachement permet de porter un regard sur les conséquences de ces expérimentations scientifiques. Jusqu’où aller pour la science ? Briser la vie d’un homme, lui accorder une chose qui lui sera de toute façon brutalement enlevée ? Ces questions sont toujours présentes en trame de fond, et nous font réfléchir, nous questionnent sur les limites que peuvent franchir les humains face à leur irrépressible envie d’être et d’avoir plus. Puis, outre ces questionnements moraux, d’autres apparaissent, plus philosophiques. En effet, au fil de la croissance de son intelligence, les personnalités changent. Heureux et innocent avant, il découvre et comprend les moqueries de ce qu’il croyait être ses amis avant son opération. Le regard des autres en est alors bouleversé. Dorénavant, ils le jalousent, l’admirent, au fond. Charlie, seul, en sera malheureux jusqu’à point d’en devenir arrogant. Alors, heureux les simples d’esprits ? Parce qu’il s’agit bien de cela, cette question de sa propre conscience, son bonheur. Mais il s’agit aussi de faire face aux regards des autres, amis donc, mais aussi parents qu’il l’ont rejeté, ou encore scientifiques le traitant comme une bête de foire. Il va se battre contre ses images, contre leurs idées, et au fond, contre soi-même, son double au QI inférieur que Charlie tente tant bien que mal de fuir, se moquant même parfois de lui.

Des fleurs pour Algernon est donc un roman poignant, bouleversant et fait partie des livres qu’on ne parvient plus à lâcher une fois commencé. Une magnifique découverte, qui vous touchera et vous fera par la même occasion réfléchir sur certaines dérives de nos sociétés. Pour les adorateurs de la série Black Mirror, pour les fanas de science-fiction, pour les amoureux de tragédie, lisez Des fleurs pour Algernon, vous n’en serez pas déçu.

Marie-Lou Monnot

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