Le coup de coeur de Mel Teapot se porte sur L’Arabe du futur 2 , une BD entre autobiographie et témoignage sur la Syrie des années 80

Riad Sattouf est un auteur et dessinateur de bandes dessinées et également un réalisateur de films. Il a notamment travaillé pendant 9 ans au journal satirique Charlie Hebdo. En 2014, il publie le premier tome de L’Arabe du futur. La bande dessinée rencontre un vif succès puisque l’écrivain remporte le Fauve d’or au festival de la BD d’Angoulême soit le prix du meilleur album. Si le premier tome retraçait les six premières années de la vie de Riad Sattouf, le deuxième se concentre principalement sur l’année scolaire 1984-1985. Grâce aux souvenirs de Riad enfant et aux commentaires de l’adulte, le lecteur découvre la vie au Moyen Orient dans les années 80 et plus particulièrement en Syrie.

Un témoignage sur la Syrie des années 80

couverture arabe 2L’année scolaire 1984-1985 est déterminante pour le petit Riad puisque c’est la première fois qu’il se rend à l’école. C’est donc tout d’abord en suivant le petit garçon sur les bancs de l’école que l’on découvre un pan de la société syrienne et le décalage qui existe à cette époque entre Orient et Occident. Le lecteur prend alors conscience que dans la Syrie des années 80, le patriotisme et la propagande tiennent une place prépondérante. Ainsi la première chose que l’on apprend aux élèves est l’hymne national. De même, la maîtresse, qui vante les mérites du président Hafez Al-Assad, présente la Syrie comme une démocratie et demande aux enfants de dire à leurs parents de voter « oui » afin que l’ex président soit réélu. Les commentaires du narrateur rappelant qu’Assad était le seul candidat et qu’il n’y avait pas de bureau de vote dans la ville font sourire le lecteur et remettent évidemment en question les propos de la maîtresse. En outre, le fait que l’on n’hésite pas à frapper les enfants pour obtenir le silence ou pour un oubli de matériel montre que l’on est loin de la France, et des droits de l’enfant.
L’école met également en évidence l’importance de la religion. Pas de laïcité dans la Syrie des années 80, la religion est enseignée à l’école. Par exemple, la maîtresse demande quels sont les cinq piliers de l’Islam et apprend aux enfants à lire la première sourate du Coran, et peu importe s’ils n’en comprennent pas du tout le sens.
Si l’école est un formidable révélateur social, les remarques de Riad et de sa maman en disent aussi long sur la société syrienne. Riad constate que les magasins sont presque vides ou précise que la boutique où il achète son uniforme d’écolier est « une sorte de conteneur transformé en magasin » On est bien loin de la société de consommation telle qu’on peut la connaître en France. La mère de Riad, qui ne supporte plus d’ailleurs le manque de modernité, est lassée de cuisiner sur un réchaud et de ne pas disposer d’une machine à laver. C’est pourquoi la mère comme le fils sont ravis une fois de retour en France d’aller dans les grands magasins. La maman de Riad avoue alors que les galeries La Fayette est « son endroit préféré sur Terre. »
Enfin, une anecdote particulièrement choquante rappelle que la Syrie est une société patriarcale, où les hommes ont droit de vie et de mort sur les femmes, et que le pire pour un homme c’est d’être déshonoré par une femme. Ainsi, la tante de Riad, Leila, est assassinée par son frère et son père car elle est tombée enceinte en dehors du mariage.
A côté de cette société traditionnelle, les Syriens les plus riches s’occidentalisent. La bande dessinée montre un général particulièrement aisé qui possède une grande villa, et qui n’hésite pas non plus à boire du bon whisky bien que la religion l’interdise. C’est donc une Syrie à deux vitesses qui nous est présentée. Le décalage entre Orient et Occident est particulièrement sensible lors des allers- retours que les personnages effectuent entre la France et la Syrie. Le magnétoscope acheté en Syrie à prix d’or est vendu à prix cassé en France, car c’est une fin de série.

L’omniprésence de la figure paternelle

image 3La bande dessinée est un témoignage sur la société syrienne mais également un portrait du père de Riad Sattouf. Il s’agit d’un homme plein de contradictions. Ce dernier veut se montrer viril et sûr de lui mais est souvent contraint de faire profil bas. Il n’ose par exemple pas vraiment condamner l’assassinat de Leila perpétré par son oncle et son neveu ou dire au général qu’il ne boit pas d’alcool car il respecte la religion, de peur de le froisser. De plus, il apparaît parfois assez dur avec son fils pour en faire un homme. Ainsi il refuse de lui acheter à boire lors d’une visite de la cité antique de Palmyre ou rechigne à l’accompagner pour son premier jour d’école alors qu’il est mort de peur. De même, il apprend à son fils des activités viriles comme la chasse. Cependant, le père et sa pratique sont ridiculisés par le piètre butin à savoir quelques piteux moineaux. Il n’hésite pas non plus à rabaisser son fils en lui faisant remarquer qu’à six ans il savait déjà lire. Le père de Riad apparaît également comme quelqu’un de misogyne, ce qui surprend compte tenu des études qu’il a faites. Il ne demande jamais l’avis de sa femme notamment lorsqu’il préfère faire pousser des arbres fruitiers sur l’emplacement de leur future maison ou encore lorsqu’il lui affirme qu’ils auront de nombreux enfants. Enfin ce qui caractérise cet homme c’est la mauvaise foi. Il affirme que l’école syrienne adopte une pédagogie moderne ou que l’on « trouve tout en Syrie » et que l’on « vit comme en France. » Pourtant, malgré les nombreux défauts du père, on ressent, tout comme le narrateur, de la tendresse pour celui-ci. Ses contradictions, ses tentatives pour s’auto-persuader qu’il fait bien vivre sa famille, ses essais pour se faire des relations haut placées en font un homme plus touchant que méprisant. Le fait qu’il soit parfois ridiculisé par ses propos absurdes et l’admiration que lui porte le petit garçon le rendent plus sympathique.

Des dessins à la fois réalistes et symboliques

Le portrait du père et le témoignage sur la société syrienne sont d’autant plus parlants que les dessins sont à la fois réalistes et symboliques. Pour montrer le manque de structures en Syrie, Riad Sattouf dessine souvent de grands espaces presque vides où au milieu un bâtiment semblant sortir de nulle part est planté. L’école se trouve notamment au milieu d’une sorte de terrain vague très boueux. L’appartement de Riad et sa famille n’est pas non plus achevé. On voit par les grands espaces vides qu’il manque beaucoup de meubles. On comprend grâce aux illustrations que la société syrienne est éloignée de la société de consommation française. En outre, les petites légendes et flèches qui accompagnent certains dessins insistent sur les détails qui ont marqué le petit garçon. Le narrateur a été marqué par la matière de son cartable vert en carton recouvert de plastique ou par les étagères vides des magasins. Les petites flèches permettent aussi de préciser l’état d’esprit des personnages. Le petit garçon remarque ainsi l’air triste de sa mère ou l’air heureux de son père. Ces constats rendent la BD plus intimiste et les personnages plus touchants. Les couleurs choisies reflètent une fois encore le décalage entre Orient et Occident. Le rouge caractéristique de la terre syrienne est réservée à l’Orient et le bleu, symbole de la mer et de la Bretagne, réservée à la France. Bien que ces pays diffèrent sur de nombreux points, ils semblent tenir une place égale dans le coeur du narrateur.

L’Arabe du futur 2 est un témoignage empli de tendresse sur la Syrie d’Hafez Al-Assad. Riad Sattouf évoque notamment sa fascination pour la beauté de la langue arabe qu’il a trouvée plus facile à apprendre que le français. La Syrie est également le pays où il a rencontré son premier mentor en matière de dessin, sa tante Leila. On attend avec impatience le troisième tome.

Mel Teapot

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