Mode d’Emploi « Le courage d’être soi », compte rendu du débat entre Catherine Millet, Beatriz Preciado et Cécile Guibert, agrémenté d’une lecture d’Hélène Cixous

Dans une société dont les modes de vie sont de plus en plus individualistes, il n’est pas étonnant que la question du moi soit centrale. C’est ce qu’ont bien compris les instigateurs du festival « Mode d’emploi » en inaugurant ces réjouissances intellectuelles par une conférence sur « Le courage d’être soi », le 17 novembre 2014 au théâtre des Célestins. Vaste sujet sur lequel une philosophe, Beatriz Preciado, une essayiste, romancière, critique, Cécile Guilbert, ainsi qu’une critique d’art et écrivain, Catherine Millet ont discuté.

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Hélène Cixous © Jérémy Engler

Le courage de dire l’intime

Pour commencer la soirée, Hélène Cixous a lu devant le public qui comblait la grande salle du théâtre des Célestins un extrait de son roman Homère est morte (dont nous vous proposons la critique), dans lequel elle évoque la mort de sa mère. Moment d’émotion…

 « Pourquoi ça s’arrête ? L’âme est intacte. C’est nuit, c’est la dernière nuit d’une vie passé. […] La vie cède par millimètres. Je ne pense qu’à sa mort. […] Au matin, elle dit ‘aide-moi’. le soir, elle dit ‘trop tard’. […] Honte ou pas, on tue. On laisse s’enfoncer lentement un bébé né vieux. […] Je me perds de vue tous les jours. Je doute jusqu’à l’os, je crains et je fuis. Ce juin est empoisonné. »

Une redéfinition du courage : virilité contre fragilité ?

L’étymologie grecque du mot courage renvoie à la masculinité, celle du soldat face à la mort. Au contraire, le mot « féminisme » est apparu en 1870 pour désigner une maladie : la faiblesse des hommes atteints par la tuberculose. Deux traditions du courage s’affrontent donc. Les intervenantes choisissent le courage de la fragilité…

Le courage d’être soi, une fausse question

Catherine Millet © Jérémy Engler
Catherine Millet © Jérémy Engler

« Cette histoire du moi, c’est un truc qui m’énerve, cet attachement à la personnalité, trouver sa vérité pour être en accord avec cette vérité. […] Notre personnalité est quelque chose de très meuble. On n’acquiert jamais un savoir sur soi et sur ses désirs» Catherine Millet
« C’est dans l’écriture que l’on fait au plus près l’expérience de cette dispersion de soi. Il faut prendre sur soi pour dire quelque chose sur soi qu’on n’aurait pas imaginé. » Catherine Millet
« Le courage d’être soi subsume le concept de la liberté. Or, être arc-bouté sur le soi, ça ne résoudra aucun problème qui se pose à nous. Nous ne sommes tous qu’une masse moutonnière d’individus. La contradiction est que la liberté de chacun est quelque chose qui nous enferme. De plus en plus de choses sont en réalité interdites, restreintes. Le courage d’être soi, c’est se lever tous les matins ! » Cécile Guilbert

Etre courageux dans son rapport au monde

Cécile Guilbert © Jérémy Engler
Cécile Guilbert © Jérémy Engler

« Je revendique plutôt le manque de courage, celui de ne pas répéter la norme. » Beatriz Preciado
« On est courageux dans la façon dont on déroge à la règle. La vraie question que chacun doit se poser : En quoi je déroge à l’ordre dominant ? Le courage d’être soi, c’est forcément faire un pas de côté et ne se comparer à personne. » Cécile Guilbert
« Pourquoi être dans le systématisme ? Ce que nous sommes, on ne l’est pas dans l’absolu, mais par rapport aux autres. Par exemple, dans la sexualité, je ne suis jamais la même. L’analyse est un moyen d’être en accord avec les autres plus que de découvrir ma vérité. Je suis une place publique traversée par les autres ». Catherine Millet

Une révolution dans l’approche du corps

Beatriz Preciado
Beatriz Preciado

« Nous sommes invitées ici car on considère que nous avons plus de courage car nous sommes assignées ‘femmes ‘. Jusqu’à quand va-t-on continuer à partager cet usage du corps ‘féminin-masculin’ ? Jusqu’à quand va-t-on continuer avec cette fiction politique ? » Beatriz Preciado
« On doit penser le corps de façon non individuelle, dans son rapport à la collectivité. La révolution que l’on doit faire est une révolution des corps : un communisme somato-politique. » Beatriz Preciado

Au cœur du débat de cette possible révolution, Catherine Millet propose deux thèmes qui visent à nous provoquer de façon à nous faire comprendre combien nous sommes mus par des constructions politiques : L’humanité a-t-elle absolument besoin de se reproduire ? Est-ce que l’enfant peut être un partenaire sexuel ?…

Nous vous laissons méditer là-dessus, en attendant, n’hésitez pas à vous rendre à la médiathèque François Mitterand de Saint-Priest pour rencontre Itziar Gonzalez Viros vous parler de « la cartographie de la révolte » à 15h ou à la Plateforme à 19H30 pour un atelier sur « L’automobile : désir du XXème siècle ». Sinon, ce soir, rendez-vous au Théâtre de la Croix-Rousse pour rencontrer Gayatri Spivak nous expliquer que « Babel est notre refuge » à 20h.

Pour ceux qui habitent à Chambéry, à l’Espace Malraux, vous pourrez retrouver Beatriz Preciado pour se poser la question de savoir si être soi, c’est un combat…

Prunelle Deleville

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