Mel Teapot vous livre son coup de coeur pour Le dernier ami de Jaurès : quand la fiction raconte la grande Histoire

« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains, aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.1 » Jean Jaurès

Le dernier ami de Jaurès est le dernier roman jeunesse de Tania Sollogoub. L’auteure, après avoir évoqué la destruction de la forêt indienne par les Blancs dans Les babouins du baobab et les premières amours dans Au pays des pierres de lune, s’intéresse dans son dernier roman au célèbre Jean Jaurès et aux jours qui ont précédé la première guerre mondiale. Le roman ne retrace pas la vie du célèbre orateur et parlementaire français mais cherche à montrer sa détermination pour venir en aide aux petites gens, au peuple. Ce dernier, pacifiste, fera tout pour éviter la catastrophe, pour empêcher la France de basculer dans le chaos. L’écrivaine, pour nous révéler le climat de tension qui règne quelques jours avant la déclaration de guerre, nous plonge dans la rue de la Gaîté à Paris, au milieu de ses habitants. Au fil des pages, nous découvrons comment chaque personnage tente de mettre à distance la lourde menace.

Redécouvrir un homme hors du commun : Jean Jaurès

portrait de jean jaurès 3

Sans aucun doute, Jean Jaurès est le personnage principal de ce livre. Tania Sollogoub dans les pages qui suivent le roman explique son projet et nous révèle son admiration pour ce grand homme.

« C’est le vrai et intime luxe de l’écriture : ressusciter ceux que l’on aime. (…) Mais peu à peu, j’ai aimé autre chose : sa bonté, son empathie, son désintéressement, sa certitude que notre avenir serait non pas construit sur la force de l’argent, mais sur la noblesse des idées ; j’ai aimé son courage. »

L’intention de l’auteure de rendre hommage à Jean Jaurès est perceptible lors de chacune des interventions de l’homme illustre. Bien que tout le monde ait un jour entendu parler de cet homme et sache vaguement qui il était, on ne sait pas quelles étaient précisément ses idées. La romancière parvient à nous le rendre présent et intime, il nous apparaît comme un guide, comme un héros des temps modernes. Ce portrait positif d’un homme politique idéal est réjouissant et donne du baume au coeur dans une période où nombre d’hommes politiques déçoivent. Jean Jaurès est dépeint comme un être bienveillant. Tout d’abord, sa bonté se traduit physiquement, principalement à travers « ses yeux clairs et vifs derrière ses sourcils brousailleux ». C’est un homme simple malgré sa notoriété. Le petit Paul, autre protagoniste de l’histoire observe Jaurès et remarque que « La barbe est grise et mal taillée », que « Les poches de sa veste en velours sont déformées par des livres qu’on voit dépasser. » Jean Jaurès est présenté comme un homme cultivé qui a su rester proche des prolétaires. Il traite tous ses partisans sur un pied d’égalité, les nomme ou « camarade » ou « citoyen ». Il n’hésite pas à recevoir dans son appartement le petit peuple tel Mallavec, l’ouvrier tourneur ou Suzanne, la couturière. Il est prêt à aider Paul, à l’écouter, à lui prêter des livres pour que celui-ci continue de s’instruire malgré la volonté de sa mère de le faire travailler à l’usine. L’auteure nous rappelle également les talents d’orateur de Jean Jaurès et sa capacité à convaincre les foules de le suivre. Mallavec comme Paul sont bouche-bée lorsque Jaurès commence à parler.

« En parlant, sa main coupe l’air comme s’il fendait du bois. Elle donne le ton de tous les combats à venir. Il a le torse rond et solide des hommes de la terre. Mallavec est fasciné. Il a envie de se battre pour cet homme-là. Voilà, se dit le marin, c’est ainsi qu’on changera le monde. »

Mais surtout, ce qui fascine le lecteur en la personne de Jaurès, c’est la détermination de ce dernier pour défendre ses idées. Jaurès nous est décrit comme un humaniste, comme une personne qui a foi en l’homme et voue sa vie à autrui. C’est pourquoi il considère comme un devoir d’éviter que la guerre n’éclate. Ainsi il prononce : « Ma vie ne servirait à rien si je n’étais pas capable d’arrêter cette guerre ». Il paiera d’ailleurs de sa vie le fait d’avoir voulu empêcher le conflit armé, il meurt assassiné le le 31 juillet 1914, par un jeune partisan de la guerre.

Quand la fiction permet de dire la réalité

photo couv Jaurès

« J’ai tenté à ma mesure de raconter la grande et la petite histoire en même temps2. »

Jean Jaurès est le seul personnage de cette fiction ayant réellement existé. Tous les personnages qu’ils côtoient sont des êtres de papier. Toutefois, à travers chaque personnage, c’est une partie de la réalité d’avant la déclaration de guerre qui nous est montrée, c’est le climat de tension régnant lors de l’été 14 qui nous est révélé. Chaque personnage incarne une position politique. Paul, Mallavec et Suzanne sont des idéalistes, des pacifistes, les plus fervents « supporters » de Jaurès. Ils ont confiance en Jaurès et pensent qu’il peut inverser le cours des choses. C’est pourquoi, tous les trois décident de devenir sa garde rapprochée afin de le prémunir contre les menaces auxquelles il est exposé. Mallavec, l’ouvrier venu de Bretagne, est persuadé que tous les prolétaires d’Europe, en organisant une grève générale, pourraient mettre fin au projet de guerre. Il a foi en la solidarité du prolétariat, en sa force collective face aux pouvoirs politiques. L’union du peuple, voilà le rêve que caresse Mallavec. Paul, jeune homme de quinze ans, petit prolétaire, rêve de partir en Amérique avec Madeleine, jeune bourgeoise dont il est amoureux fou. À travers ce rêve, Paul aspire à un monde où les hommes peuvent s’unir librement sans distinction de classe. D’ailleurs, dès l’incipit du roman, Paul apparaît en train de songer.

« Paul est allongé sur le dos et contemple les trois tâches d’humidité familières sur le plafond gris, au-dessus de son lit. Il sourit. Elle s’appelle Madeleine. »

Quant à Suzanne, le lecteur la surprend souvent en plein voyage imaginaire. Possédant une pierre de rêve, celle-ci s’abandonne volontiers à ses songes en la contemplant. Son rêve le plus cher : voir la mer avant de mourir, gôuter une dernière fois le plaisir de se sentir vivante.

« C’est ma pierre à rêve, dit toujours Suzanne, car il lui suffit de la regarder pour imaginer de grands fleuves, des fôrets sombres et des bords de mer lointain. Elle voyage loin grâce à la pierre de Lucien. »

D’un côté les utopistes, de l’autre les révolutionnaires. Le jeune Louis, ami de Paul, incarne l’anarchiste, la position du radical. Il ne croit plus en la République ni en Jaurès qui n’est qu’un bourgeois pour lui. En outre, peu à peu, les gens partisans de la guerre se multiplient, et les phrases comme « Pour la guerre » ou « Salauds de pacifistes » résonnent. Si l’Histoire se dit à travers les personnages, le prologue, à chaque début de chapitre, rappelle aussi l’imminence de la guerre. L’auteure de manière très judicieuse retrace grâce à ces ouvertures de chapitres les principaux événements qui ont précédé la première guerre mondiale.

Le triomphe de l’amour

La guerre est bel et bien là, omniprésente, insidieuse, s’insinuant dans tous les esprits. Pourtant personne ne veut véritablement y croire en cet étouffant été de 1914. La guerre est sans cesse contrabalancée par l’amour, par l’espérance. Au milieu de la guerre l’amour s’acharne. Il se dit, il se fait, il se vit. Tous les personnages sont pris d’une envie de vivre l’instant présent, de profiter de la vie avant que le pire n’arrive. Les contacts charnels deviennent plus pressants et omniprésents.

« A Paris, les gens ont une envie féroce de s’aimer. La nuit, on croise des couples qui font l’amour debout dans un coin de rue, avec l’urgence de ceux qui ne connaissent plus leur avenir. »

Ainsi Mallavec et Catherine, la mère de Paul, sont pris d’un désir irrépréssible. Paul ne pense qu’à rejoindre Madeleine et à fuir avec elle en Amérique. Confiant son histoire d’amour avec Madeleine à Jean Jaurès, Paul rappelle à l’homme d’expérience que l’amour est un sentiment merveilleux, il parvient à mettre un peu de rêve dans la vie de l’homme politique. Quant à Jaurès, il encourage son petit protégé, son « dernier ami » à ne pas renoncer à ses rêves, à être maître de sa destinée. Ce moment de passage, de transmission est sans doute un des plus émouvants du roman. Suzanne, gravement malade, profite une dernière fois de la peau de Lucien, son compagnon de vie. L’amour triomphe tout comme l’espoir. Suzanne, qui va bientôt mourir, ne cesse pas pour autant d’avoir du courage. Elle n’hésite pas à faire écrire sur sa boutique « Merde à la guerre ». Cette inscription qui sonne comme un cri de révolte est une manière de refuser la guerre bien que celle-ci soit inévitable. Mallavec continuera jusqu’au bout de croire en la réunion des prolétaires. Enfin, le livre se referme comme il s’est ouvert. Au rêve de Paul au début du roman fait écho la pierre à rêve que Suzanne a confié à Jean Jaurès. Le message est clair : la guerre éclatera mais l’amour et l’espoir demeureront pour la combattre.

Mel Teapot


1Citation de Jean Jaurès, lors du « Discours à la jeunesse », en 1903 à Albi.

2Citation de Tania Sollogoub dans « Pourquoi Jaurès ? », laïus situé après l’histoire dans lequel l’auteure explique son projet. 

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