Le Dibbouk ou Entre deux mondes au TNP : longueur et dispersement

Du 1er au 6 mars se joue au Théâtre National Populaire de Villeurbanne Le Dibbouk ou Entre deux mondes, d’après un texte en russe et yiddish de Sholem An-Ski, auteur de la fin du XIXème siècle qui s’est intéressé aux contes populaires et au folklore juif. Cette pièce est mise en scène par Benjamin Lazar, fondateur de la compagnie du Théâtre de l’Incrédule et qui a déjà mis en scène Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé de Théophile de Viau et Pantagruel de Rabelais au TNP, respectivement en 2010 et 2011. Il propose ici une lecture d’un chef d’œuvre du théâtre yiddish, Le Dibbouk, qui s’est révélée semée d’embûches.

Une narration qui peine à aller au but

©Pascal GELY
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La pièce dure 2h15. Il aurait pu s’en passer des choses. Surtout que le résumé de la plaquette nous fait nous attendre à une espèce de Roméo et Juliette version juive. Mais la pièce fait l’erreur dès le début de s’attarder sur des questions superstitieuses et religieuses, qui ne parlent pas d’amour, des personnages censés être principaux. On se demande alors où cette réflexion va bien mener. On sort enfin de l’abstraction quand Khonen, le personnage masculin du couple impossible fait son entrée : il ne mange plus, passe son temps à essayer de se purifier. Alors rentre sa belle avec ses proches, qui l’empêche de s’entretenir avec son amant secret. Mais finalement, on a très peu d’informations sur la relation qu’ont entretenue les deux amoureux. On sait que Khonen a vécu un temps pendant ses études dans la famille de Leye, que c’est là qu’ils se sont rencontrés, mais on n’a pas tellement plus d’explications sur leur amour. C’est alors un peu compliqué pour le spectateur de s’imaginer ce qui les a attirés et ce qui les a éloignés, car les personnages ne dévoilent pas vraiment leur vécu, on ne sait pas ce qu’il s’est passé. C’est alors un peu dur de compatir avec la douleur des amants. En effet, Khonen meurt quand il apprend que Leye va se fiancer avec un autre, et il devient le dibbouk de Leye : son esprit investit le corps de sa belle afin qu’ils ne soient plus jamais séparés. L’histoire est belle en soi, mais on ne peut vraiment comprendre ce lien si fort qui les unit alors qu’on ne les voit pas une fois avoir un dialogue amoureux, il n’y a pas d’authentification de leur amour. On a du mal à vraiment rentrer dans leur intimité, vu qu’ils n’en n’ont même pas entre eux, ou seuls. Pendant ce spectacle, des choses incroyables se passent, un amant investit le corps de sa bien-aimée, mais on passe plus de temps à s’occuper de le retirer, qu’on ne passe de temps à construire toute cette passion amoureuse.

©Pascal GELY
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Une mise en scène du « trop »

Il y avait des bonnes intentions de mise en scène dans ce spectacle : on retient la belle utilisation de la musique, qui célébrait la culture juive. Mais cette pièce a sûrement été parasitée par trop d’éléments. La musique était efficace au niveau de l’ambiance, des sentiments, de l’affirmation de l’identité. Il n’y avait alors pas besoin de rajouter le texte original en yiddish, qui perdait le spectateur, à qui on parle français, puis yiddish, et qui doit se tourner vers un personnage faisant office de traducteur. On pense que cela a beaucoup terni l’efficacité de la mise en scène. La scénographie, l’ambiance, les costumes et la musique replaçaient déjà bien le contexte de la famille juive, il n’y avait sûrement pas besoin de rajouter ce double langage, qui rallongeait encore l’action. Et cette action, dont on attendait l’acmé dans la mort sublime des amants, devient en réalité une sorte d’exorcisme totalement dénué de romantisme. On tire alors vers un genre noir, on ne se croit plus du tout dans une scène d’amour impossible : le personnage féminin a l’air d’un spectre de film d’horreur, on se demande vraiment où est l’amour dans tout cela. Certes, la pièce s’appelle Le Dibbouk, mais si au moins on avait vraiment connaissance des deux personnages, on pourrait prendre conscience de son importance. Ici c’est compliqué car on ne connaît finalement rien de leur relation. La pièce tourne ensuite au procès fantastique, qui en explique un peu plus sur les deux amants, dont l’union avait été contractée puis oubliée, c’est bien ce que reproche l’esprit, celui du père de Khonen. C’est alors à la fin qu’on comprend enfin qu’est-ce que cette relation avait de spécial, et surtout, pourquoi elle était impossible.

©Pascal GELY
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Un des problèmes sur scène, qui ne permet pas de se concentrer sur l’histoire des amants, c’est l’agitation qu’il y a autour. Il y a toujours beaucoup de monde sur scène, on ne sait même plus s’ils sont personnages ou musiciens. On est alors assez distrait en tant que spectateur, avec cet environnement rarement calme pour se concentrer sur les émotions et sentiments des personnages principaux, ce qui fait encore perdre de leur intensité. Heureusement, ces nombreuses présences sur scène sont parfois mises à contribution lors de danses qui viennent rythmer l’histoire et qui apportent un peu de couleur à cette mise en scène un peu longue et éparse.

Cette mise en scène du Dibbouk annonçait quelque chose de poétique, qui nous emmène dans des traditions différentes, et qui permettent du coup de pourvoir la mise en scène de côtés typiques. S’il n’y a pas de doutes quant au respect de la culture juive dans cette pièce, on regrette vraiment le manque d’investissement dans la construction des sentiments, qui semblent toujours venir de nulle part, sans qu’on sache pourquoi.

Solène Lacroix

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