Le festival du film court de Villeurbanne : « un rapport au monde qui n’est pas raisonnable »

Cette phrase que Denis Lavant, parrain du festival, a prononcé ce vendredi 14 novembre lors de la soirée d’ouverture résume exactement ce que représente son rapport personnel au métier d’acteur et le rapport général au court-métrage.
Cette soirée d’ouverture du festival se déroulait en deux temps, tout d’abord, dès 18h30, nous pouvions assister au premier programme court européen qui sera rediffusé, en présence du jury, le mercredi 19 novembre à 17h30 au cinéma le Zola de Villeurbanne. Ensuite à 21h00, carte blanche était donnée au célèbre acteur de longs et courts-métrages Denis Lavant (Boys meet Girls, Les amants du Pont Neuf, Holy Motors) qui nous présentait 6 courts dans lesquels il a joué.

Un premier programme européen marqué par la quête de soi

5 films sont en compétition pour ce programme et ce qu’on peut dire c’est que d’emblée le spectateur est malmené. Le programme s’ouvre avec Morning prayers (Prières du matin) de Katarina Stankovic dont l’intrigue est somme toute assez basique. Deux jeunes se rencontrent et flirtent en déambulant dans les rues de Sarajevo jusqu’à arriver dans une chambre qui dégage une odeur qui trouble la perception du jeune homme et la nôtre également… Les flous qui envahissent l’écran et nos têtes nous mettent mal à l’aise mais moins que le second film, Nectar de Lucile Hadzihalilovic. Ce film place une jeune femme dans le rôle de la reine des abeilles qui voit ses servantes, vêtues de jaune, s’affairer autour d’elle pour extraire son « nectar » et en faire du miel. Elle devient plus que la reine, elle devient la fleur que butinent les abeilles… Un spectacle très troublant et étonnant…

Nectar de Lucile Hadzihalilovic
Nectar de Lucile Hadzihalilovic

Ces deux premiers films nous font entrer in medias res dans le programme avant de nous proposer trois autres films moins dérangeants mais très profonds, notamment le film de Nicolas Lasnibat, Tout ce que tu ne peux pas laisser derrière toi qui raconte l’histoire d’un vieil homme licencié par son patron qui décide de retourner sur sa terre natale. S’en suit un road trip de la part de ce diabétique de 70 ans qui passe le permis pour l’occasion. _2791505Ce voyage et le message qui est derrière sont vraiment notre coup de cœur de la programmation, d’ailleurs, c’est le seul film qui fut applaudi par les spectateurs tant ils avaient été touchés… Sans vouloir m’avancer, il y a de fortes chances qu’il obtienne le prix du public pour ce programme-ci. Bien que ce programme propose plusieurs films inappropriés pour des enfants, le premier film d’animation d’Eric Montchaud, adapté d’un album pour la jeunesse d’Isabelle Carrier, La petite casserole d’Anatole fait partie de cette programmation. Il nous montre comment une tare représentée métaphoriquement par une casserole peut devenir un atout. Un beau message contre les complexes que propose ce film élégant avant de conclure le programme avec Quand les branches se querellent, les racines s’embrassent de Marthe Sébille. Ce dernier film nous raconte les vendanges et en fait la promotion, nous montrant l’ambiance festive qui peut y régner. On suit la découverte de cet univers à travers le personnage de Slimane qui rêve d’être danseur mais ses parents estiment qu’il ne s’agit pas d’un vrai métier, à l’inverse de faire les vendanges. Trouvera-t-il sa voie dans ces vignes ? Ses rencontres l’aideront-ils à avancer ?

La petite casserole d'Anatole, Eric Montchaud
La petite casserole d’Anatole, Eric Montchaud

Chaque film nous permet d’appréhender un peu mieux sa propre existence et montre à quel point la quête de soi est difficile… Quête qu’a réussi Denis Lavant, parrain de cette 35ème édition, comme en témoigne sa filmographie et sa carrière de comédien.

« Un plaisir de participer à toutes ces petites aventures » Denis Lavant

« Et si on se mettait en dépression » pour regarder des films

 

 

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Fatigués d’être beaux, Anne-Laure Daffis et Léo Marchand

Cette phrase conclut l’un de ses tous premiers court-métrages, Paris-ficelle de Laurence Ferreira Barbosa qui caricature quelque peu la dépression en en faisant une maladie, qui certes peut-être fatale, mais n’est pas si mal puisqu’elle consiste à rester au lit toute la journée. Aussi, les personnages, bien dans leurs lits, se disent qu’ils pourraient se mettre en dépression pour être tranquilles et pourquoi pas, regarder des courts-métrages. Ce film de 1983 a quelque peu vieilli mais est rafraîchissant dans sa manière de traiter la maladie et d’aborder la vie. Une insouciance qui fait du bien malgré quelques petites situations absurdes… L’absurde semble être une quête pour Denis Lavant qui avoue lui-même que « l’absurde [le] frôle » comme en témoigne le film Fatigués d’être beaux d’Anne-Laure Daffis et Léo Marchand, un western où deux cowboys cherchent une balle tirée par l’un deux dans le désert, autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Un court-métrage truculent et hilarant grâce aux répliques décalées et absurdes des personnages. Waster de Philippe Prouff, inspiré du mythe de Sisyphe, dans lequel Denis Lavant campe un personnage qui construit des fondations pour une cité avant de tout détruire et de recommencer de nouveau, est lui aussi empreint d’absurdité et de folie. La folie, justement, s’empare de nouveau de Denis Lavant pour le seul film de la programmation qu’il n’avait pas encore vu, Jiminy d’Arthur Môlard. Sûrement le plus beau film de cette Carte Blanche qui décrit une société où chaque humain a non pas une puce qui le dirige dans ses mouvements mais un « cricket », fabriqué par la compagnie Jiminy qui dote les gens d’une conscience qui pense et réalise des actions à leur place. Ils perdent toute autonomie et n’ont plus vraiment de libre-arbitre.

Jiminy, Arthur Môlard
Jiminy, Arthur Môlard

Denis Lavant y joue un schizophrène persuadé qu’il n’est pas schizophrène et que c’est son cricket qui le force à faire des choses contre sa volonté… Prise de pouvoir par le cricket et ceux qui le dirigent, perte de l’autonomie et de la faculté de penser par soi-même, ce film aborde tous ces sujets de manière très habile, tout est implicite et en même temps évident. Un scénario et une réalisation subtile, déjà primés plusieurs fois dans différents festivals en France et à l’étranger. Fuis la nuit de Patrick Brunie met en scène Denis Lavant jouant un boxeur qui prépare et vit – ou revit – un combat. Il se bat, face caméra, sur un ring, sur les docks de Brest et nous montre une fois de plus sa capacité à jouer des personnages possédés par un démon, ici celui de la boxe. Puis le dernier court-métrage que nous avons vu n’est pas un film à proprement parlé mais le clip de Radiohead pour la chanson Rabbit in your headlights. Dans ce clip, il récite la formule de l’invincibilité en anglais alors qu’il se fait renverser par des voitures dans un tunnel, le tout sur la mélodie tourmentée de ce groupe mythique.

Grâce à cette soirée d’ouverture, nous avons pu découvrir un grand acteur aussi agréable, drôle et passionné que talentueux, 10 courts et un clips, dont certains étaient absolument géniaux. Pour découvrir d’autres courts-métrages prodigieux, nous vous conseillons de jeter un œil à la programmation de cette 35ème édition et vous invitons à découvrir les 5 films du programme européen #1 qui seront rediffusés le mercredi 19 novembre à 17h30. Et enfin, si vous ne voulez voir que le meilleur du festival, nous vous conseillons la soirée de palmarès qui aura lieu à 20h30 le samedi 22 octobre au Zola.

Ne manquez pas aujourd’hui, les programmes européens 2, 3 et 4 à partir de 14h30 au Zola ainsi que des clips rock’n roll dans « Shorts on the rocks » à 20h30. Et rendez-vous demain pour la suite de nos chroniques du festival.

Jérémy Engler

2 pensées sur “Le festival du film court de Villeurbanne : « un rapport au monde qui n’est pas raisonnable »

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