Le Festival Mode d’Emploi, des rencontres épatantes

Lundi dernier, nous vous proposions le début de l’interview de Cédric Duroux qui nous expliquait le mode de fonctionnement du Festival Mode d’Emploi, organisé par la Villa Gillet, qui aura lieu du 17 au 30 novembre 2014 dans la région Rhône-Alpes. Avant de vous livrer nos compte-rendus quotidiens sur le festival à partir de mardi et en plus de la critique d’Homère est morte d’Hélène Cixous, et de celle sur Une enfance de rêve de Catherine Millet, nous vous proposons de découvrir quelles sont les nouveautés de cette 3ème édition ainsi que les invités à ne surtout pas manquer.

Combien avez-vous d’invités sur le festival ?

Avec les artistes, nous avons une centaine d’invités et probablement plus avec la nouveauté de cette année, un format qu’on n’a pas encore essayé en France, la Foire aux Savoirs. Toujours dans notre démarche de vouloir faire en sorte que les gens ne soient pas trop intimidés et n’aient pas peur de venir écouter une conférence – car on sait qu’aujourd’hui encore, certaines personnes n’osent pas passer les portes d’une université ou d’un théâtre pour écouter une conférence – nous avons voulu inventer un format qui ne soit pas effrayant et qui permette aux gens d’apprendre quelque chose et de montrer les ressources locales. Donc le format de la Foire aux Savoirs que nous avons imaginé avec les Subsistances, ce sont des cours de 20 minutes sur un thème extrêmement précis, sur un savoir ou un savoir-faire. Par exemple, ce pourrait être sur comment la 1ère guerre mondiale a changé le vocabulaire français ou comment fabriquer un violon en matière recyclée en 20 minutes. On a aussi une entreprise qui va faire un cours sur le lombric. L’idée c’est que sur un après-midi, soit les samedis 22 et 29 novembre soit les dimanches 23 et 30 novembre, on puisse suivre 5 ou 6 cours pour faire du chinois, de la physique quantique, de la philosophie, etc. Le parcours est libre et l’entrée est gratuite. On a fait appel à des candidatures et nous avons reçu beaucoup de propositions de personnes de la région parce qu’on voulait montrer que nous n’étions pas là seulement pour des conférences mais aussi parce que nous avons des choses à s’apprendre les uns les autres.

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Hormis la Foire aux Savoirs et la publication des textes des invités dans le Huffington Post, dont nous avons déjà parlé, y’a-t-il d’autres nouveautés pour cette 3ème édition ?

D’autres nouveautés pas vraiment mais je vais vous donner un format qui est un petit peu neuf pour nous. Ce n’est pas tant dans la présentation qu’on fait au public mais plutôt dans la préparation de la venue de l’invité. Je vais vous parler d’une architecte espagnole qui s’appelle Itziar Gonzalez Viros qui nous a été présentée par le Centre de Culture Contemporaine de Barcelone. Elle fait un travail incroyable, elle est architecte et urbaniste mais ne construit jamais de nouveaux bâtiments, elle ne fait que de la médiation avec des habitants. Elle s’est fait connaître sur la Costa Brava. Une petite ville de la Costa Brava l’avait contactée en lui disant qu’il y avait un grand taux de criminalité et ils lui ont demandé si elle pouvait venir faire une analyse de la ville pour voir si la violence vient de l’organisation urbaine. Donc elle a commencé un travail de cartographie tout à fait surprenant. Elle a cartographié tout ce qui faisait l’objet de plaintes dans la ville, donc elle a fait la cartographie des viols, des vols, etc. mais elle a aussi fait la cartographie des hôtels dans lesquels les registres disaient qu’il n’y avait pas d’eau chaude dans cet hôtel pendant 30 jours par an, ou les serviettes ne sont pas propres, encore dans ce restaurant, les gens sont mal payés, la nourriture n’est pas bonne, etc. Elle a donc superposée ces cartes pour identifier les zones qui cumulaient tout cela. Elle a donc fait apparaître trois hôtels dans lesquels de nombreux problèmes apparaissaient puis elle est allée voir le maire de la ville pour lui expliquer la situation. Celui-ci a répondu combien il te faut de policier et elle a répondu qu’il n’y avait pas besoin de forces de police car elle part du principe que la violence naît dans l’espace privé et resurgit dans l’espace public, donc pour elle, mettre des policiers partout, c’est privatiser l’espace public. Donc elle a dit on fait la liste des choses qui ne vont pas dans chaque établissement, s’ils acceptent d’y remédier, tu les aides financièrement sinon ils ferment. Les trois hôtels ont accepté et le taux de criminalité a immédiatement baissé dans la ville.
Fort de cette expérience, elle est devenue très connue en Espagne et est devenue adjointe du maire de Barcelone pour reproduire le même travail mais très vite elle s’est heurtée au lobby du tourisme, à la mafia locale voire internationale. Elle a été très vite menacée de mort, cambriolée et a été un peu abandonnée par la ville donc elle a laissé tomber cette chose-là et là a repris son travail de cartographie et essaie de cartographier le changement politique. Elle essaie de faire une cartographie des révoltes possibles à Barcelone et en Espagne, tout ça par la participation citoyenne. Elle a vraiment une personnalité incroyable, donc au départ, on avait pensé faire une seule conférence avec elle, celle au Grand Lyon sur « l’architecture invisible » le mercredi 26 novembre à 17h et finalement, en parlant de cette architecte à nos partenaires, elle a suscité de l’intérêt et plusieurs institutions voulaient essayer de faire quelque chose avec elle. Résultat des courses, en plus, elle va faire une conférence au Musée d’Art Contemporain de Saint-Etienne (le mercredi 19 novembre à 19h), une rencontre à Saint-Priest dans une bibliothèque (le mardi 18 novembre à 15h), une conférence à Chambéry (le mardi 25 novembre à 19h30) et un atelier d’une semaine avec l’école d’architecture de Vaulx-en-Velin pour enseigner sa méthode. Au final, elle va rester 10 jours dans le festival, ça lui fait une mini résidence, donc on a le temps de travailler avec elle. Donc c’est une nouveauté et on est en train de réfléchir à reproduire cela l’an prochain soit pendan, soit hors du cadre du festival, à un autre moment dans l’année…

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Quel est votre invité coup de cœur du festival ?

C’est impossible de répondre à cette question, si vous me l’aviez posée avant, je vous aurais dit Itziar mais là… (rires) Je vais tricher un peu, je vais vous parler de Jonathan Metzl, qui est un chercheur américain qui dirige le département de santé de l’université de Vanderbilt dans le Tennesse. Typiquement c’est le genre de personnes qu’on n’aurait jamais repéré depuis la France si on ne l’avait pas rencontré à l’étranger. Il travaille sur le poids politique dans le diagnostic médical, pour vous donner un exemple flagrant, il a publié un livre aux Etats-Unis sur la schizophrénie et sur comment et pourquoi aux Etats-Unis une bonne partie des gens pensent toujours que la schizophrénie est une maladie de noirs. C’est une idée qui paraît totalement saugrenue mais au moment des luttes pour l’égalité des droits, les personnes un peu trop actives au sein du mouvement était systématiquement accusée d’être schizophrène pour décrédibiliser leurs actions. Donc évidemment, ça marque les esprits et de fils en aiguilles, cet imaginaire social de la maladie s’est répandu. Donc on l’a invité pour une conférence sur « la maladie : entre l’imaginaire social et le fait politique » le samedi 22 novembre à 17h à l’Hôtel de Région durant laquelle il sera en dialogue avec Daniel Defert, le compagnon de Michel Foucault, qui a crée AIDES (association de lutte contre le sida) en 1984 qui va revenir sur l’imaginaire social lié au sida qui a pu provoqué le même genre de situation absurde d’associations d’idées. Je parle de lui pour parler de deux autres choses, de deux autres travaux qui me paraissent importants. Ceux de Christine Bergé sur l’oracle et le médecin et avant de vous parler de Christine Bergé, je commence par la fin et le spectacle joué au Subsistances Bons baisers de Huntington du collectif Dingdingdong. Ce collectif a été créé par Alice Rivière et rassemble des chercheurs en sciences humaines, des médecins et des malades souffrant du huntington,, une maladie dégénérative qui fait que votre corps se désynchronise petit à petit et vous finissez par en mourir. Ce qui rajoute au drame de cette maladie c’est qu’elle est héréditaire et que vous avez une chance sur deux d’en hériter. Heureusement, il existe un test que vous pouvez passer dès l’enfance pour savoir si vous êtes porteur. Si vous êtes porteur, vous allez développer la maladie quelque part entre 30 et 60 ans, sans savoir si c’est plutôt proche des 30 ou des 60 ans, si ça va dégénérer vite ou lentement. Face à cette chose, Alice Rivière a publié un manifeste qui s’appelle Le Manifeste Dingdingdong car elle a passé le test en même temps que ces deux sœurs et Alice est positive, une de ses sœurs est négative et la dernière à un état indéterminé. Donc face à ce genre de nouvelles, comment est-ce qu’on reconfigure le reste de sa vie ? Comment ne pas le vivre comme une double peine ? Comment résister à la tentation de faire le deuil de sa propre vie ? Donc toute l’entreprise de Dingdingdong est de montrer le côté positif de cela, notamment en insistant sur le fait que savoir qu’on est positif peut peut-être nous permettre de voir le monde différemment, on peut peut-être considéré que c’est une autre façon d’être au monde. Donc ce sujet nous touchait et nous semblait important. C’est donc pour cette raison que la venue de Jonathan Metzl est importante la semaine d’avant parce que beaucoup de choses vont résonner entre le débat et le spectacle. En plus de ce spectacle, nous organisons au Subsistances une rencontre sur le thème de « l’oracle et le médecin » le samedi 29 novembre à 14h30 pour parler des relations entre le patient et son médecin. Cette relation nous dit beaucoup de choses sur les relations sociales et des cohabitations sociales entre les genres et il y a une parole presque performative dans l’annonce du diagnostic au patient. Donc pour ce débat, nous avons invité Katrin Solhdju qui est une philosophe allemande appartenant au collectif Dingdingdong et qui va publier un livre à la rentrée sur ce test et sur ce que c’est que vivre avec ce test au-dessus de vous tel un animal qui vous suit partout, avec le docteur Elisabeth Ollagnon-Roman qui est généticienne et qui a eu à annoncer régulièrement le résultat du test à des patients, et l’anthropologue et philosophe Christine Bergé donc qui travaille sur une chose qui est très belle. Elle a fait un travail d’observation sur le service de réanimation dans un hôpital pendant 10 ans. Elle travaillait sur la prise en charge des malades et sur le décalage sur la prise en charge physique de corps presque éteint et sur comment était pris en charge la vie du patient et son histoir. Elle a très souvent remarqué que lorsqu’un nouveau patient arrive, le personnel soignant discute de son entourage, et elle a très vite remarquer qu’il y avait une corrélation entre le fait de parler de l’entourage de cette personne et le déclin physique de cette personne. Elle travaille sur comment votre vie est prise en charge par ce que les gens disent de vous et de votre existence sociale par le langage. Donc je n’ai absolument pas répondu à votre question, disons que c’est plutôt mon coup de cœur thématique plus que celui pour un invité.

Propos recueillis par Jérémy Engler


Dans le cadre du festival Mode d’Emploi, L’Envolée Culturelle aura la chance d’animer la rencontre avec l’auteur hollandais Cees Nooteboom le samedi 29 novembre 2014 à 11h à la médiathèque de l’Atrium de Tassin la Demi-Lune.

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