Le Horla aux Clochards Célestes : la folie aurait pu aller plus loin

Du 26 janvier au 6 février, le Théâtre des Clochards Célestes programment une création de la compagnie Les yeux grands ouverts, avec comme metteur en scène Grégory Benoît et comme acteur Stéphane Naigeon. Ils nous présentent Le Horla, une pièce adaptée du dernier roman de Guy de Maupassant, où un homme est peu à peu contaminé par la folie et l’angoisse, ce qui arrivera également à Maupassant lui-même.

Un début en demi-teinte

©Cie Les yeux grands ouverts
©Cie Les yeux grands ouverts

L’adaptation est très fidèle au livre puisque l’acteur récite des bribes du roman. On a alors les mots angoissants de l’auteur qui nous sont livrés, dans une peur grandissante. L’action est décomposée par jour : elle fonctionne comme un journal, qui témoigne des sentiments du jour. Ainsi, la montée du cauchemar est assez bien orchestrée puisque les jours s’accélèrent. Mais cette structure perd un peu de son intensité à force d’être répétée, et pas toujours dans un rythme très cohérent. De même, on a devant nous un décor très intéressant, qui représente une pièce déjà consumée par la folie du personnage. Mais on met un moment à vraiment exploiter les ressorts de ce décor. A des moments on comprend le travail de positionnement, par rapport au miroir notamment qui va refléter le profil du personnage, donc le dédoubler. Et cela est vraiment beau et intelligent. Mais on met assez longtemps à vraiment savourer les possibilités du décor.

©Cie Les yeux grands ouverts
©Cie Les yeux grands ouverts

Des idées qui font sens

Toutefois, on apprécie le travail autour de certains éléments de la pièce : l’angoisse grimpe peu à peu, malgré cette structure peu cernable, et on découvre alors en même temps que le personnage des choses qui nous avaient échappées : la forme d’un visage dans le mur par exemple, que le personnage va alors prendre comme un signe du Horla, cette présence invisible qui boit son eau pendant la nuit et le harcèle moralement. Ainsi, on est nous aussi happé par cet invisible : on se met à chercher des endroits dans le décor où le Horla pourrait surgir. Ainsi, on est bien entré dans le jeu du fantastique : comme le personnage, on sait que c’est irrationnel, et pourtant, on se met à chercher des signes avec lui. Ces signes nous envahissent sous la forme d’une fumée qui sort de l’arrière du décor et qui vient vers nous : on la sent venir avec appréhension, car on sait qu’il s’agit de la représentation du Horla : comme le personnage, elle va venir modifier nos perceptions, elle vient nous embuer. Le son est lui aussi bien maîtrisé puisqu’il permet de bien souligner les aspects dramatiques du passage du rationnel à la démence du personnage, avec modération et donc pertinence. De plus, la transformation physique du personnage qui s’enduit les joues de charbon constitue plutôt une belle image puisqu’il se consume avant même de faire brûler sa maison : tout était déjà en voie d’incinération.

Mais elles auraient pu être mises plus en avant

Ces belles images témoignent d’une intention intelligente et poétique, toutefois, la fidélité au texte les écrase un peu. Citer Maupassant est vraiment intéressant pour mettre des mots sur ces images, mais parfois il y a trop de mots. Cela ne permet pas vraiment d’aller au bout de ces visuels poétiques, qui sont vite rattrapés par le récit a posteriori du narrateur-personnage. Car chaque jour, le personnage raconte ses angoisses et ses cauchemars. Mais l’on se dit qu’il aurait été judicieux de mettre en image, de théâtraliser ces cauchemars, plutôt que de raconter beaucoup d’épisodes, qui ne seront pas forcément retenus par l’auditoire. On aurait aimé voir quelques épisodes tels qu’ils se sont passés dans la maison, dans l’imaginaire fou du personnage. Mettre en scène ces hallucinations aurait peut-être été plus captivant que mettre en scène quelqu’un qui les raconte. On a évidemment quelques moments où c’est le cas, et justement, ces moments, à la fin surtout, sont d’une intensité prenante. On aurait beaucoup apprécié avoir cette intensité pendant toute la pièce. Il est vrai que dans Le Horla, il s’agit de fantastique, à savoir l’oscillation entre le merveilleux et le réel, et on ne peut pas toujours représenter les cauchemars. Mais cette oscillation perd un peu de son sens lorsque le discours prend le pas sur les événements mêmes, qui auraient pu être matière à création.

©Cie Les yeux grands ouverts
©Cie Les yeux grands ouverts

Cette adaptation recèle alors de bonnes idées et d’une intention poétique intelligente. On ne peut pas discuter la fidélité ni la clarté de la pièce, mais elle perd de son dynamisme en n’allant pas toujours au bout de ses propositions. Cependant, le jeu est très bon et on voit dans cette pièce du talent dans tous les domaines, que ce soit la mise en scène, la scénographie ou encore la lumière, qui méritent une coordination encore plus intense pour se révéler.

Solène Lacroix

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