Le Jeu de l’amour et du hasard au Théâtre de la Renaissance : Un avis mitigé

Le Jeu de l’amour et du hasard est l’une des pièces de théâtre de Marivaux les plus connues, jouée pour la première fois en 1730 par la compagnie des Comédiens Italiens. C’est plus de deux cents ans après que la Compagnie du Soleil Bleu nous propose une nouvelle interprétation de ce chef-d’œuvre tant de fois représenté, au Théâtre de la Renaissance à Oullins, du 21 au 24 janvier 2016. Quelques mots sur ce spectacle intelligent et frais, mais contestable…

Une scénographie très ingénieuse

Commençons par l’intrigue de la pièce : elle est simple, fraîche et merveilleusement bien amenée (des jeux de déguisements entre maîtres et valets sont utilisés à propos d’un mariage arrangé entre deux nobles). Nous vous confions d’ailleurs que c’est l’une de nos pièces préférées… L’intrigue est malicieuse et intelligente, et le texte de Marivaux d’une prosodie délicieuse. Et ça, c’est déjà un point fort du spectacle : il est difficile de « rater » une si bonne pièce.
Ce texte subtil s’accompagne d’une scénographie astucieuse. En effet, Laurent Laffargue, metteur en scène du spectacle, a eu la judicieuse idée de faire jouer ses personnages sur un plateau amovible, et plus particulièrement, tournant. Cela fait d’ailleurs écho à un élément de décor présent sur la scène en début de pièce : un tourniquet pour enfants sur lequel s’assoient tantôt Mario et Orgon pour se rire de Silvia et de Dorante, tantôt ces deux amants mêmes lors de leur première rencontre. On repense alors au « jeu » évoqué dans le titre de la pièce et l’on reconnaît tout l’enjeu de celle-ci : c’est en effet sur un « jeu » des apparences et des faux-semblants que l’intrigue est fondée, sur un « jeu » de l’Etre et du Paraître. Cette idée est d’autant plus intéressante que nous sommes au théâtre, lieu privilégié du « jeu » et du Paraître. La mise en abyme est pleinement exploitée.

En outre, ce décor amovible permet des transitions très fluides entre les scènes et les actes. Des personnages se croisent, se poursuivent, se fuient… Et il semble que nous assistons à un véritable ballet des apparences. Nous regrettons tout de même la musique récurrente employée pour presque la totalité de ces transitions : l’effet paraît un peu lourd, et nous aurions préféré quelques variations de musique, voire une musique plus légère. Cela reste tout de même une critique assez personnelle dans le sens où nous comprenons très bien ce choix de musique répétitive : il pourrait rappeler celle d’une boîte à musique par exemple (objet de « jeu ») où pourrait mimer le mécanisme de manipulation à l’œuvre entre les personnages qui apparaissent parfois plus comme des automates ou pantins que comme des individus dotés de sentiments profonds. Nous maintenons tout de même notre critique puisque cette répétition était peut-être trop « bateau » et cassait parfois le rythme dynamique et rapide né des échanges de répliques entre les personnages.

©Victor Tonelli
©Victor Tonelli

Un jeu d’acteurs assez hétérogène

Nous tenons à applaudir très chaleureusement deux acteurs qui, pour nous, ressortaient très clairement du lot et portaient la pièce : Georges Bigot en père aimant et jovial (Orgon) – nous avons beaucoup ri à ces petits entrechats joyeux et sa gestuelle dansante, ainsi qu’à ses échanges malicieux avec son fils Mario – et Julien Barret en Arlequin prodigieusement drôle. C’est d’ailleurs cet acteur qui nous a fait hurler de rire en début de pièce : Dorante et Silvia sont sur scène à discuter de leurs « maîtres » (qui sont en fait leurs valets déguisés) lorsque retentit dans la salle une sonnerie de téléphone forte et assez déplaisante pour les spectateurs : « Tainted Love » de Depeche Mode. L’homme dont le portable sonne est assis au rang juste devant nous et nous commençons sincèrement à le maudire, d’autant plus qu’il prend son temps pour trouver son téléphone et finit par répondre ! Oui, il dit bien un « Allo ? » haut et fort, et commence à parler chinois avec son interlocuteur à l’autre bout du fil. Il bouscule les spectateurs autour de lui et dérange le rang tout entier pour se frayer un chemin vers la sortie ; les comédiens sont même obligés de s’arrêter de jouer pour le laisser finir son vacarme. Nous croyons assister à un petit scandale de salle comme nous n’en avions jamais vu. C’est alors que l’homme monte sur scène, toujours en parlant en chinois à son téléphone, et s’approche de Bourguignon (Dorante en réalité) : il le salue tout en lui donnant des ordres. Nous venons en réalité de faire la connaissance d’Arlequin déguisé en « maître », vêtu d’un costume grotesque (chaussures pointues zébrées et chaussettes rouges contrastant avec son complet bleu nuit). Le personnage d’Arlequin ne pouvait être mieux transposé à nos jours.

Car oui, l’un des partis pris du metteur en scène a été d’adapter la pièce à l’époque actuelle. Et cela fonctionne. Nous passons vite au-delà des conventions sociales du XVIIIème siècle et du langage soutenu pour se laisser porter par l’histoire, qui met en lumière des thèmes encore d’actualités comme l’apparence et le besoin de jouer un rôle en société. C’est ainsi qu’Arlequin en parvenu ridicule est très drôle, et forme un couple parfait avec Lisette, la suivante de Silvia. Ce couple grotesque a su conquérir les spectateurs à en entendre les fou-rires répétés dans la salle tout au long du spectacle.

©Victor Tonelli
©Victor Tonelli

Nous avons tout de même eu du mal à rentrer dans la pièce notamment à cause de l’actrice principale pourtant renommée : Clara Ponsot dans le rôle de Silvia. Nous n’avions pas envisagé son personnage de la même manière et nous avons trouvé que son jeu était parfois outrancier voire faux. Cela restait dans le thème de la pièce, certes, mais le désespoir de Silvia lors de son monologue où elle expose sa peine de voir Dorante la quitter est réel. Et nous pensons qu’il n’était pas nécessaire que l’actrice se tortille au sol ou parle de manière si saccadée pour montrer sa souffrance. Elle paraît fausse lorsqu’elle est seule et n’est pas obligée de « jouer un rôle », ce qui contraste avec la tendresse douce et simple qu’elle donne à Dorante lors de leurs entretiens.
Nous avons aussi regretté la différence de volume sonore entre les acteurs… Dans la première scène de la pièce, Lisette et Silvia discutent et nous avons parfois eu peine à entendre ce que disait Silvia, à côté d’une Lisette pétillante, énergique, et avec une voix portante. De même lorsque Silvia dévoile son amour à Dorante : l’intensité et la tendresse a malheureusement fait baissé la voix de la comédienne, au point que nous devions deviner sur ces lèvres la fin de ses phrases, pourtant si belles…

C’est ainsi que nous pouvons dire que ce spectacle comporte des moments extrêmement drôles et frais, et provient d’un travail sur le texte qui est juste et profond. L’ambiance dans la salle était d’ailleurs extraordinairement bonne – les rires fusaient et rythmaient le spectacle. Et nous devons cela à des moments plaisants où le comique est très justement amené par les comédiens. Nous avons néanmoins été déçus par cette interprétation somme toute assez traditionnelle malgré la transposition actuelle, à la musique lourde et au jeu des acteurs parfois inadéquat…

Sarah Chovelon

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