Le métier d’éditeur raconté par Aurélien Masson, directeur de la Série Noire

Cette année, le monde du polar français est en ébullition car la collection policière de Gallimard fête ses 70 ans. La Série Noire, devenue mythique grâce aux grands auteurs américains qu’elle a publiés à ses débuts et à la qualité de ses auteurs français, a fait peau neuve en 2005 avec l’arrivée d’Aurélien Masson à sa tête. Ce jeune directeur, atypique, amateur de rock, nous a reçu non pas pour faire un historique de la Série Noire mais pour nous expliquer sa vision du polar mais surtout du roman noir sur lequel la collection a fondé sa renommée.

Pourquoi vous être intéressé à l’édition après vos études en Histoire et sociologie et en particulier à l’édition de romans noirs ?
Aurélien Masson : Je ne me suis pas vraiment intéressé à l’édition… Après avoir fait de la socio et de l’histoire, je me suis intéressé au roman noir qui me paraissait la forme littéraire et romanesque la plus aboutie, c’est-à-dire qu’il représente à la fois des livres qui mettaient en scène des personnages, des destinés, etc. enfin tout ce qui est propre à un roman et qui en même temps est terriblement ancré dans une réalité qui peut être contemporaine ou celle de l’époque des personnages, cela peut être historique également.
L’idée était de se dire que tout à coup, avec ces livres là, on a l’impression d’avoir l’air du temps. Par exemple, si on me demande d’expliquer la montée du Front National depuis les années 2000, je recommanderais de lire Le Bloc de Jérôme Leroy plutôt que de lire 4 livres d’Histoire. Et ça, c’est la force du roman noir. En même temps que j’ai découvert le roman noir, j’ai découvert la Série Noire qui, comparée à d’autres collections a toujours mis l’accent sur le roman noir plus que sur le thriller ou sur le pur roman d’enquête. Tout à coup, je me suis dit que c’était là que je voulais travailler. Au final, j’étais plus intéressé par la Série Noire que par l’édition. Quand je dis ça, ça peut faire un peu snob parce que j’y suis arrivé mais c’est la vérité, je voulais bosser à la Série Noire et pas dans une autre maison d’édition, pas Gallimard ou autres, ce que je voulais c’était la Série Noire, point final !

Vous êtes rentré à la Série Noire comme lecteur anglais et finalement vous êtes devenu directeur de la collection assez vite, comment cela s’est-il passé ?
Alors oui ça fait assez vite, mais ça c’est complètement de la chance, du hasard… je suis rentré en l’an 2000 comme lecteur, jusqu’en 2002 je travaillais comme lecteur : le lundi je passais, je récupérais des textes et je les lisais chez moi. En 2002, j’ai été nommé assistant et en général, quand on devient assistant, notre patron nous aime plus ou moins, là c’était moyen donc ça a duré deux ans et en 2005, on a lancé le grand format, donc tout a été assez rapide mais quand on le vit, ça paraît assez long. Quand j’étais lecteur, c’était deux ans à vivre avec 3000 francs par mois, c’était 250 francs le livre, donc ces deux ans, on les sent passer… Maintenant, avec le recul, ça a été très rapide, il y a des gens qui étaient lecteurs à l’époque et qui sont toujours en train de faire lecteur encore aujourd’hui.

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© Laurent Lagarde

Et donc, ça n’a pas été difficile de prendre la suite de Patrick Reynal ?
Non, non, parce que moi cette collection je l’adorais, j’ai toujours eu des idées sur les livres, donc non ! Alors ça veut pas dire que je n’ai pas eu les boules. J’ai eu les boules de me planter, de ceci, de cela, mais pas les boules de passer après Patrick Reynal. Pour moi, les boules c’étaient : est-ce qu’on va réussir à trouver des bons livres ? Est-ce qu’on va réussir à montrer que la maison est toujours vivante ? est-ce que ce n’est plus seulement qu’une légende, qu’un nom, dont tout le monde parle mais qui n’a plus de consistance ? Donc ça, c’était plus le stress. Le stress c’était d’imposer à la sphère médiatique, journalistique, et même aux lecteurs, aux libraires que la Série Noire, même si elle passait en grand format, elle ne fermait pas, que ce n’était pas la Samaritaine, qu’on n’était pas en train de fermer discrètement un lieu mais qu’on essayait plutôt de donner une nouvelle forme à la collection pour mieux la défendre.

« Moi je n’édite pas ce que j’aime pas. »

Au vu des risques, pourquoi passer à ce grand format ?
Pour le grand format, il y a plusieurs questions : d’abord, il faut savoir que la Série Noire en moyen format, plus personne ne la lisait. Si les gens lisaient la Série Noire, on n’aurait pas eu à la changer, on ne l’a pas changé pour le bonheur de la changer. Les gens qui râlent, si vous aviez acheté les livres, on n’aurait pas eu besoin de changer, donc prenez-en à vous… (rires) c’est toujours la faute des gens (rires). Comme pour la télé, personne n’oblige les gens à regarder Bienvenue chez les Chtis, s’ils veulent, ils peuvent regarder Arte. Le fait est que les gens avaient un peu déserté. De même, alors ça c’est en interne, mais le contrat pour un auteur est beaucoup plus intéressant pour un auteur si le livre est publié en grand format plutôt qu’en poche car il a des droits progressifs et le livre qui est en grand format peut passer en poche, etc. Et tout simplement, c’est aussi une meilleure considération de l’auteur. Tous les gens autour de moi publiaient en grand format, donc si moi, je proposais un livre en moyen format, on me disait ouais, mais y’a un tel qui propose un grand format donc on va le publier lui. Et à force de voir plein de livres me passer sous le nez, à un moment, je me suis dit, bon on va tout unifier ! Et puis, chez Gallimard, il y avait aussi une collection qui s’appelait la Noire à l’époque et bon la Noire, la Série Noire, moi je ne comprenais pas pourquoi on se permettait le luxe d’avoir deux collections alors qu’on avait déjà dû mal à les défendre. Donc on a tout réunifié, on a fait moins de livres, de 50 livres, on est passé à 15 et la vie est belle. Moins c’est mieux !

Pour ces 15 ouvrages publiés par an, combien de manuscrits recevez-vous ?
Je ne sais pas. Alors ça ce qui est très drôle – il faudra faire une étude psychanalytique de ça – c’est la question qui apparaît vachement souvent. Les gens aiment bien la sensation du nombre, de chiffres, comme si c’était important. Je reçois plein de livres mais moi je peux pas dire car je peux passer un mois sur un même livre et faire plusieurs version du livre.
Déjà un livre, c’est 10 livres, plein d’allées-venues, ça peut se faire sur 10 mois, sur 2 ans, donc c’est vraiment un travail de longue haleine. C’est vraiment un travail laborieux au premier sens du terme. Quand je dis ça, les gens le prennent mal mais moi ce que je veux dire c’est qu’un livre, ça demande du travail, du travail, du travail… C’est pour ça d’ailleurs qu’il n’y a pas beaucoup d’écrivains car c’est un métier très dur. Donc on va dire que je reçois une trentaine de manuscrits anglais/français par semaine. Après, il y en a que j’évacue très vite et d’autres, où je peux faire 20 versions du même texte et où ça me prend un temps monstre. Quand tu lis un livre, tu lis un livre et ça va vite mais quand tu l’annotes, tu lis une page en 20 minutes et moi je suis encore de la vieille école, j’ai mon manuscrit dans les mains et j’ai mon stylo et j’annote dans les marges, là, je dis ça va pas, c’est trop long ou ceci, cela. Ensuite, je reçois l’auteur, on discute, parce que oui, moi j’impose rien, tout ça c’est une discussion… Donc on en discute, après il repart… il repart 2 mois, 3 mois, 6 mois puis il me redonne une version que je relis et que je commence à connaître par cœur mais il faut tout de même le relire. Donc c’est un autre travail que de simplement lire des livres et de dire que j’aime bien. Lire un livre pour un éditeur, c’est aussi deviner le livre qui est dans le manuscrit. De temps en temps, dans un manuscrit, tu as 20 pages de bien sur 200, donc des fois, tu as des éditeurs qui ne vont rien faire et publier le livre tel quel ou non, moi j’ai tendance à aller voir le mec et lui dire que ces 20 pages sont démentes mais le reste voilà… et après on voit, les mecs reviennent ou reviennent pas. Tout ça, ce sont des rencontres, ça reste un super artisanat.

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Aurélien Masson entouré de ses auteurs aux Quais du Polar © Jérémy Engler

Combien de personnes êtes-vous à lire les manuscrits et comment se déroule le processus de sélection d’un livre ?
Il y a des lecteurs, mon assistant Benoît, et après, ça remonte toujours jusqu’à moi. Et puis moi, j’ai toujours tendance à dire aux lecteurs : je m’en fous de votre vision du monde, moi je veux savoir si le livre se tient ou pas et après c’est moi qui vois si le livre est ceci ou cela. Après, la petite lectrice qui aime bien la problématique des poupées et des cyborgs, moi ça m’embête, etc. donc moi ce que je veux c’est qu’ils m’évacuent ce qui n’est pas français, après je fais moi-même la sélection. Après, il n’y en pas tant que ça, le taux de refus sur des manuscrits français est de 99,9%. En 10 ans, j’ai dû sortir 10 auteurs donc ça fait un par an, c’est pas énorme sur tout ce que je reçois mais bon c’est déjà énorme de réussir à trouver une nouvelle personne par an. Puis cette nouvelle personne va réécrire, donc tout ça, c’est comme une plantation…

« Le livre est infini. »

Vous parlez des auteurs qui écrivent de nouveaux livres, comment réagissez-vous face à leur nouvel envoi ? Je pense au cas où le second manuscrit que l’on vous envoie n’est pas si bon, comment ça se passe ?
Ben, on le retravaille ! Moi je n’édite pas ce que j’aime pas selon ma vision de l’auteur. Encore une fois, quand je dis que je n’aime pas, je ne suis pas du tout un idéaliste. Quand je dis que je n’aime pas, ce n’est pas parce que je me dis que c’est moins bien que le précédent ou que ça va moins se vendre, c’est juste que je n’aime pas ce texte là. Imaginons qu’on parle en note de classe : si j’ai publié un livre qui à mes yeux vaut 15/20 et qu’on m’en amène un nouveau à 12/20, ben je le fais quand même, je ne ferais pas un truc sous la moyenne, je ferais pas un truc qui m’embête à lire, ou que je trouve un peu décevant, alors je vais essayer de lui faire comprendre pourquoi moi j’ai été un peu déçu à la lecture et puis on va retravailler ça.
Après, il y a aussi des livres qui sont des charnières, si on regarde la carrière des Stones, il peut y avoir de très bons albums suivis d’un album moins bon et le prochain sera meilleur. On n’est pas dans une quête d’une progression ultime. Moi ce qui m’importe c’est que les auteurs continuent à travailler, qu’ils soient honnêtes et qu’ils aient des projets, que la machine tourne, après il fait ce qu’il peut. Et encore une fois, la réception des livres, entre ce qu’aime un tel et un tel, c’est très compliqué… Il faut faire son sillon.

Et n’y a-t-il jamais de problèmes d’égo avec un auteur par exemple qui aurait eu un immense succès avec son premier livre et qui vous enverrait un livre beaucoup moins bien ?
Moi, ça ne m’est pas arrivé. Et puis l’égo des auteurs, c’est le boulot de l’éditeur. Si tu ne sais pas gérer un égo… c’est le boulot du médecin, le boulot du psychanalyste et le boulot de l’avocat, c’est-à-dire que quand tu es dans la manipulation de symboles, tu dois prendre les autres et t’adapter. Donc l’égo des auteurs est très divers selon l’auteur. Il n’y a pas de rapports entre D.O.A et Jean-Bernard Pouy. C’est moins une histoire d’égo qu’une question d’angoisse. C’est très absurde le monde de l’édition, donc c’est normal que les mecs se prennent un peu la tête parfois, c’est de bonne guerre…

Vous disiez avoir découvert 10 auteurs français, et effectivement, on sent que dans votre catalogue récent, vous faites la part belle aux auteurs français, n’est-ce pas un peu étonnant alors que vous êtes entrés en tant que lecteur anglais ?
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Ben si. Mais comment dire ? Je ne pensais pas du tout, du tout, du tout à faire ça quand j’étais jeune. Parce que pour moi, quand j’étais jeune, le polar français avait un petit peu un côté camembert. Moi j’ai eu la chance d’arriver en l’an 2000 avec des auteurs qui avaient lu les mêmes romans que moi, c’est-à-dire, Ellroy, Cormac MacCarthy, Faulkner et qui avait une ambition. Avant, il y avait soit ceux qui faisaient de la critique sociale, du type Pouy ou alors il y avait des thrillers à la Jean-Christophe Grangé. Et puis, il y a des mecs comme Caryl Férey, D.O.A, Antoine Chainas qui voulaient faire des romans noirs totaux, globaux, sans limites, avec une vraie ambition assumée. Avant les gens faisaient un « petit polar », là eux voulaient faire un vrai roman. Finalement, dans l’édition, il y avait 20 maisons qui faisaient du polar, dans ces 20 maisons, il y en avait 10 qui étaient intéressées par les mêmes livres américains que moi sur les grands espaces du type Breaking Bad où tout le monde se branle actuellement là-dessus. Et comme tout le monde le fait, ça fait que tout le monde est en train de lire les mêmes livres, d’acheter les mêmes livres auprès des mêmes agents, parfois très chers, et donc tout va très vite. Parfois tu reçois un livre le lundi matin, le mardi, tu reçois un coup de fil, oui il y a machin qui est intéressé, vous le prenez ou non ? Oh ça va ! moi je ne travaille pas avec un flingue sur la tête. Tu vois, moi je ne suis pas comme ça. La France, ça permet de prendre des risques, de rencontrer des gens, ça permet de partir en aventure. Quand un livre marche, je sais pour qui il marche, je sais dans quelles poches il va aller, dans quel appartement il va vivre, je sais les bienfaits qu’il va apporter à la famille, je connais le cadre et puis je vois un mec ou une fille qui prend de l’ampleur, qui devient un artiste… Souvent, on oublie le pouvoir qu’on a en tant qu’éditeur. On a le pouvoir de légitimer des gens, de les transformer d’écrivaillons de sous-pentes, de charpentes, de chambres de bonne à « Auteur » et ce pouvoir, il faut qu’il soit utilisé et de plus en plus parce que l’économie est dure, parce qu’on veut un retour sur investissement immédiat, les gens ont peur, peur d’utiliser cette baguette et ne l’utilise que pour les mecs dont ils se disent, lui c’est bon, on va en vendre tant ! Je crois encore – évidemment avec une politique d’avaloir réduite, je ne vais pas donner beaucoup d’argent à un livre dont je sais que je ne vais rien en faire – je me dis qu’il est important d’insister dans ce monde et encore plus à l’âge d’internet, de la markétisation de la culture, d’insister sur une politique d’auteur. Antoine Chainas, on a fait 5 livres ensemble, Elsa Marpeau, on a fait 4 livres ensemble, Ingrid Astier, on va faire le 3ème l’année prochaine. ChainasJe ne vais pas commencer à draguer Grangé, Giacometti, etc. et choper des noms avec des chèques. Je préfère prendre des inconnus avec un tout petit chèque et augmenter petit à petit voilà. Par exemple, le 4ème livre de Chainas qui s’appelle Une histoire d’amour radioactive qui était dément et qui est mon préféré n’a pas fonctionné, on a vendu que 1 000 exemplaires et donc le cinquième a failli ne pas être publié. J’ai dû me battre pendant un mois. Finalement, avec ce cinquième livre Pure, on a obtenu un grand prix de littérature policière et là, on est à 10 000. Donc 5 livres, 10 ans, pour arriver à 10 000 exemplaires c’est petit, c’est un petit combat mais mes petits combats, ils sont pour moi aussi glorieux que Millenium. Chainas, c’était un mec qui était postier de nuit à Nice, il bossait de 2h à 7h du matin, il triait des lettres et un jour il m’envoie un truc, un simple manuscrit et maintenant c’est la star du monde du polar français. Dès qu’on parle du polar français aujourd’hui, on parle de Chainas. Il ne le vend pas mais d’un point de vue critique, il est reconnu. Et là, t’as la kiffe ! Parce que là, j’ai l’impression d’amener quelque chose et de ne pas faire ce que tout le monde fait et que tout le monde fait très bien, je ne suis pas méprisant, mais ça va trop vite pour moi. Je suis un peu lent ! L’édition, c’est un truc de lenteur !

« Lire un livre pour un éditeur c’est aussi deviner le livre qui est dans le manuscrit. »

Vous parliez du polar américain qui fait rêver tout le monde, mais vous publiez peu de polars européens et spécialement du sud de l’Europe ?
Ah si ! On en a fait ! Mais tout ça, ça dépend… ce n’est pas le jeu des 7 familles, on ne se dit pas tiens, on va publier un auteur d’Islande, un auteur grec, un auteur de tel pays, etc. Il y en a plein mais pour moi, il y a un truc tout bête, j’ai un côté « contrôle fric », j’aime bien savoir ce que je fais. Je parle français, je parle anglais, donc quand un mec espagnol me dit, « tiens ce livre, il est dément », je me dis, c’est qui ce mec ? Quels sont ses goûts ? Je ne dirais pas de nom mais ça m’est arrivé de publier des polars européens parce qu’on me disait : « c’est dément ! » mais une fois que je l’avais lu, je trouvais ça bof, qu’est-ce que je fais ? Le livre, il est acheté, traduit, etc. Je ne parle pas le Tchèque, le polonais ou autre et donc j’ai plutôt tendance à publier des livres que je peux lire sans traduction. Et si vous regardez attentivement, vous vous rendrez compte que les maisons d’édition qui sont les meilleures dans les polars étrangers, donc Pitié avec l’Asie, Actes Sud pour les polars nordiques, ou Le Masque qui publie des auteurs allemands parce qu’elle parle allemand. A Actes Sud, il y a quelqu’un qui parle les langues nordiques, à Pitié, il y a plusieurs personnes qui lisent le japonais, donc ils peuvent lire les livres dans la langue et donc eux, ils peuvent s’engager. Sinon, toi, tu t’appuies sur le discours des agents et ce n’est pas toujours objectif. Là, par exemple, j’ai acheté un livre russe parce qu’il était traduit en anglais et donc j’ai pu le lire, sinon je me serais méfié et je ne l’aurais pas acheté… Puis, je me dis que oui les gens s’intéressent aux Etats-Unis, à l’Amérique du Sud, au nord de l’Europe mais bon, il serait bien aussi que les gens s’intéressent à leur pays, parce que là, en ce moment, dans le roman noir, avec tout ce qui se passe du point de vue la désindustrialisation, la décadence culturelle, la montée du Front National, la France périphérique, les banlieues, c’est la matrice du roman noir et il faudrait réinvestir ces lieux.
Pareil, avec le roman rural, tout le monde se branle sur les grands espaces avec les plaines du Wyoming, du Montana, moi j’ai envie de montrer que les Cévènes, l’Aveyron, les Vosges, le Jura, c’est pareil, il y a les mêmes cons, les mêmes redneks, les mêmes baiseurs de vaches, les mêmes dealeurs de dope, on l’a l’Amérique. Mon but c’est de montrer que notre pays aussi est excitant, on l’a notre wildtrash. Et il faut que le polar réinvestisse cela, mais ça c’est le boulot des éditeurs, des journalistes, des libraires et des lecteurs. C’est de réussir à faire prendre conscience que oui, ça peut-être excitant de lire un polar qui se passe à Châteauroux, mais après il faut que le livre soit bien mais il ne faut pas être rebuté par le fait que le l’histoire se passe à Châteauroux. Notre enjeu, c’est de rendre la France sexy ! Mais on y travaille…

La Série Noire fête ses 70 ans, cette année, avez-vous prévu un événement particulier au-delà de la simple tournée des festivals ?

© Jérémy Engler
© Jérémy Engler

C’est déjà un gros événement ! (rires) Les festivals, c’est la Tournée ! Pour d’autres collections, ce doit être plus calmes mais nous, vu qu’on a notre réputation… Et on vit très bien à la hauteur de notre réputation aussi, ce n’est pas qu’une réputation malheureusement… On est une sacrée bande, c’est-à-dire que les livres de la Série Noire sont souvent très très durs mais ils sont écrits par des optimistes qui ne peuvent être que désespérés quand on voit l’état du monde. Mais les Caryl Ferey, les D.O.A, les Jean-Bernard Pouy critiquent et boxent un monde parce qu’ils se disent que la vie pourrait être tellement belle que ce n’est pas possible qu’on en soit réduit à ça. Mais le fait est que ce sont des gens joyeux. Donc la Série Noire en tournée c’est n’importe quoi ! C’est un groupe de rock qui arrive ! C’est un peu Guns’n’roses en 1987. Donc c’est un peu fatiguant… Pour tous les gens qui nous reçoivent, c’est la fête ! « Wahhhh la Série Noire arrive ». A chaque fois, c’est les bières, la bouffe, et nous on fait notre numéro, un peu comme Nirvana qui faisait tellement « Smell like a teen spirit » qu’à la fin, le mec il devait se tirer une balle, il en a marre. Alors nous, ce n’est pas qu’on en a marre mais bon on est là-dedans et donc pour nous, c’est un événement ! A l’automne, la Section des Beaux Livres de Gallimard va sortir une anthologie sur la Série Noire mais bon moi ce qui m’intéresse c’est de montrer que la Série Noire elle est organique, elle est encore vivante aujourd’hui, mais ça c’est autre chose… mais encore une fois, les événements c’est rencontrer des gens, c’est se déplacer, c’est rencontrer les libraires, les lecteurs et puis c’est profiter de l’intérêt des médias parce que bon, ça fait un moment qu’on fait ce qu’on fait, ça fait 10 ans qu’on fait le Grand format et les auteurs français qu’on publie, les gens m’en parlent comme si on avait décidé l’année dernière mais c’est comme le reste, ce sont des graines, tout ça ça se plante, donc ce qui fleurit aujourd’hui a été porté depuis 10 ans.
Après je profite de l’exposition médiatique. Les journalistes aiment bien avoir des articles déjà tout faits. Donc là, ils doivent faire des papiers de 1 500 signes et ils savent qu’en blablatant sur l’histoire, ils ont 750 signes, et en me demandant de dire 2-3 mots, ils arrivent aux 700 manquants et hop l’article il est fait. Et c’est toujours le même article, les mêmes questions, etc. Mais c’est pas grave du tout, ça me fait marrer, ça me fait juste juger avec beaucoup plus de bienveillance les acteurs que je vois à la télé quand ils font leur promo et qu’ils écument les plateaux, mais c’est tellement toujours les mêmes questions que tu ne peux pas non plus réinventer les images et les réponses. Donc bon, je profite de ça et je suis assez curieux de voir comment sera l’année prochaine mais ça ira… Après, ce qu’il faut, c’est qu’on continue à sortir, il ne faut pas qu’on croit que la Série Noire est dans sa tour d’ivoire et ne sort que pour ses 70 ans. D’ailleurs, on vient chaque année à Lyon parce que Lyon, c’est Lyon. S’il n’y avait pas la Série Noire à Lyon, il y auraient tous les junkies qui seraient déçus ! (rires) donc on doit être à Lyon ! On doit être là et on y sera en mars prochain !

Vous parliez tout à l’heure du temps que vous passiez à lire un manuscrit, est-ce que ce n’est pas un peu lassant de toujours lire du roman noir ?
Non… Jamais ! Tu vois, j’ai rencontré deux mecs cette année dont les manuscrits sont complètement foutraques et j’en ferai rien tel quel. Mais ils avaient une putain de voix et ça ne se ressemble jamais. Et les livres dont tu me parles, ceux qui me lassent, ben oui, il y en a plein, il y en a 99,9% mais ceux-là je les zappe. Et je vous promets que parfois j’ai bossé pour de la Blanche (NDLR: littérature qui n’est ni policière ni noire) pour Gallimard, et les manuscrits de la Blanche, ils sont d’un chiant aussi, c’est terrible ! Un mauvais livre reste un mauvais livre ! Néanmoins, quand arrive une petite étincelle, tout recommence à zéro et ça, c’est le signe que je suis toujours dans mon métier. Et le jour où découvrir de nouveaux auteurs me laissera froid, alors peut-être qu’il sera temps de faire autre chose mais là, je suis encore dans cette époque où je donne rendez-vous à un auteur qui ne m’a écrit que 20 pages sur 400 de bien, et je prends la soirée pour parler avec lui et voir comment on peut faire quelque chose alors que personne ne l’attend ce mec… et moi non plus dans le fond… j’ai suffisamment d’auteurs, c’est juste un truc d’excitation. Et ça, c’est comme un producteur ou un directeur de label, il faut que chaque année il y ait un nouvel auteur, un ou deux et depuis 2005, on s’y tient ! Car, on a ce pouvoir de légitimer un auteur comme je te disais tout à l’heure, et éditer c’est aussi prendre des risques. Et après, ça me fait rire, car même si au final on s’engueule et qu’après on ne peut plus les garder, ben je peux te dire que les mecs, après avoir publié deux livres chez Gallimard, ils rebondissent mais bon après, s’ils font que des merdes, ça s’arrêtera ou s’ils en font deux et que le troisième, il ne marche pas, ils iront le faire ailleurs.

« On a le pouvoir de légitimer des gens. »

En tant qu’éditeur, quelle est votre plus belle découverte à la Série Noire ?
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Ma plus belle découverte, je ne peux pas te le dire comme ça, c’est tous les auteurs français, c’est global. Caryl Férey, je ne le mets pas, car Caryl il était déjà là quand on a commencé à travailler ensemble mais à chaque nouveau roman, les ventes explosent et c’est une belle histoire ! Après, une autre belle histoire, c’est celle de D.O.A, on a réussi à imposer un mec bigger than life, un peu hors norme, Antoine Chainas. L’année dernière, j’ai fait un roman d’un nouvel auteur, Eric Maravélias qui s’appelle La Faux-soyeuse, ce mec, c’est un ancien toxico et il écrit un roman sur l’héroïne et c’est dément ! Pareil pour Ingrid Astier ! Tout ça, ce sont des rencontres. C’est un peu comme si on vous disait, vous préférez votre fils ou votre fille ? Ben ça dépend, pour jouer aux cartes, peut-être lui, et machin… mais je les aime tous également ! Donc ma plus belle joie, ma plus grande découverte, c’est d’avoir découvert qu’il fallait s’investir dans le roman français. C’est ça la découverte ! C’est-à-dire que là, je peux apporter quelque chose que d’autres ne peuvent pas apporter. Des livres américains, tout le monde, enfin pas tout le monde, mais les personnes concernées peuvent le faire. Mais ces personnes qui font ça, peuvent-elles prendre un texte et mettre la main dessus, le casser, en reparler avec l’auteur, le retravailler, etc. ? Les textes américains, c’est autre chose, tu les prends, tu les lis, tu dis oui, tu dis non, le livre, il est fait, il est fini, il est là. Donc moi j’aime bien intervenir sur les textes quand il y a besoin.

Vous parliez du succès de Caryl Férey, concernant Zulu qui a été adapté au cinéma, comment ça se passe ?
Ah ça je m’en fous ! J’en sais rien ! C’est vraiment pas mon problème, c’est le département de l’art imagé. J’ai un côté Taliban là-dessus, pour moi des livres, c’est des livres, donc si on me colle des représentations, ça me va pas. Les films réussis, ce sont soit ceux qui explosent le livre du type Au cœur des ténèbres qui devient Apocalypse Now, le film ne colle pas au texte, il prend l’idée du livre mais c’est tout. Sinon, l’adaptation fidèle d’un truc, c’est toujours décevant, un livre, il est infini, un film, il est fini. Ceci dit, je suis très content quand ça arrive, ça fait du fric pour mes auteurs. Certains, ça leur plaît cet univers du cinéma et je suis content pour eux, mais moi je le trouve complètement artificiel, tellement rapide… c’est l’inverse de la littérature. Il faut que ça marche, si tu te plantes une fois, tu auras du mal à avoir deux. Si tu te plantes deux fois, ben tu te barres, les investissements sont beaucoup trop importants puis il y a trop d’intervenants. Moins il y a d’intervenants sur une œuvre d’art, mieux c’est, que ce soit des films ou des sculptures. Quand tu fais une sculpture pour un roi, c’est quand même plus simple que si tu fais une sculpture pour un conseil régional où tu as 60 personnes qui donnent leur avis. C’est pareil dans l’édition, l’éditeur, il dit on y va ! Ce ne sera peut-être pas le chef d’oeuvre du siècle mais on y va et on va faire quelque chose de ça.

Propos recueillis par Jérémy Engler


Nos critiques sur des livres de la Série Noire :

– trois critiques sont à retrouver dans notre version papier #2 : L’or noir de Domnique Manotti, Tout doit disparaître de Jean-Bernard Pouy et L’exécution de Noa P. Singleton d’Elizabeth L. Silver
– Et ils oublieront la colère d’Elsa Marpeau : Quand le passé hante le présent ?
L’ange gardien de Jérôme Leroy : Trois voix pour un seul homme
– Hors la nuit de Sylvain Kermici : Un coup de coeur nocturne

Une pensée sur “Le métier d’éditeur raconté par Aurélien Masson, directeur de la Série Noire

  • 9 septembre 2015 à 23 h 50 min
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    Ce qu’il y a de bien avec Aurélien, c’est qu’on n’est pas surpris. Il n’a jamais eu la moindre idée originale. Et quand il dit que ce vieux con délabré de Pourry est un mec joyeux, on voit qu’en plus c’est un cire-pompe de dernière catégorie. Tout pour plaire.

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