Le Nimis Groupe : Pour que ceux que j’ai rencontrés puissent me voir

Dans le cadre du Festival Sens Interdits, les quatorze comédiens du Nimis Groupe ont présenté Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu, les 21 et 22 octobre au Théâtre de la Croix Rousse. Ce collectif constitué d’anciens élèves du Théâtre National de Bretagne et du Conservatoire Royal de Liège, s’est formé il y a cinq ans autour d’un questionnement citoyen : alors que l’union européenne valorise et finance des échanges culturels internationaux, elle investit également énormément d’argent pour l’expulsion des migrants et la protection des frontières. C’est d’une rencontre forte avec six demandeurs d’asiles et réfugiés que naît la volonté de créer un spectacle qui donne la parole à ceux qui, isolés dans les centres de réfugiés, sont parfois fantasmés par les Européens qui méconnaissent leur quotidien. La forme présentée au Théâtre de la Croix Rousse n’est encore qu’une étape de travail mais elle est déjà riche d’une exploitation originale des documents, témoignages et études du Nimis Groupe.

Une économie de la migration

« Ce n’est pas un spectacle qui porte sur la figure du migrant mais qui s’attaque au mécanisme économique européen. » explique souvent Patrick Penot lorsqu’il est amené à présenter ce spectacle. En effet, le Nimis Groupe dénonce un marché de la migration, très largement alimenté par l’entreprise Frontex qui développe une technologie de pointe employée à la surveillance et à la protection des frontières européennes très militarisées. Le message et le parti pris sont clairs mais le Nimis Groupe, s’il tente de rendre compte de ce mécanisme de façon compréhensible par tous, ne néglige par pour autant la complexité de la situation. Le Nimis propose une vision particulière de ce sujet brûlant et aujourd’hui sur-médiatisé – et qui ne l’était pas il y a cinq ans quand le collectif a commencé ses recherche – Le Théâtre permet, pour le Nimis Groupe de s’interroger autrement.

Jouer : entre fiction et réalité

© Dominique Houcmant/Goldo
© Dominique Houcmant/Goldo

Le travail du Nimis Groupe se base sur ce qui fonde le théâtre : le jeu. Les artistes incarnent tous des personnages qui ont le même nom : Bernard Christophe. Au début du spectacle, une voix-off anglaise sous titrée en français explique les consignes de sécurité : Si la police ou les forces de l’ordre font irruption dans la salle, il faudra rire et applaudir tous ensemble, des acteurs feront semblant de jouer Le Songe d’une nuit d’été pendant que d’autres iront se glisser parmi les spectateurs. Lorsque plus tard dans le spectacle se fait entendre un signal d’alerte doublé d’une image de BD sur l’écran, aucun spectateur n’est dupe ou n’a peur mais tous entrent dans le jeu. Ce sont d’ailleurs les réfugiés qui restent sur scène et les Belges qui vont se cacher dans le public. Le Nimis Groupe ne compte pas sur une participation émotionnelle du spectateur qui serait bouleversé par une figure pathétique du migrant. Le spectateur entre dans le jeu des comédiens qui interrompent soudain les scènes d’entretiens qu’ils reconstituent pour les commenter et les questionner. Lorsqu’un comédien demande à sa partenaire s’il n’en fait pas trop, cette dernière lui donne des indications de jeu. Le buzzeur, à disposition des spectateurs et des acteurs pour toute question, est également utilisé pour les devinettes et le quizz dynamique sur Lampedusa. Ces moments, comme les scènes de construction et de déconstruction de clichés et d’idées reçues, dispersent des rires dans la salle, qui sont moins des marques d’adhésion que des rires teintés de malaise, décontenancés face à l’absurdité d’une réalité qui ne peut être décrite que par exagération. Jamais, sauf lors du jeu de la police qui construit une adhésion artificielle du public pour la questionner, la salle ne rira d’un rire franc, unanime. Sans jamais donner à voir des scènes désincarnées ou caricaturales, le Nimis Groupe approche la réalité d’une façon décalée, et ce rapport au jeu mêle intimement fiction et réalité.

« Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite »

© Dominique Houcmant/Goldo
© Dominique Houcmant/Goldo

Cet avertissement, donné par la voix artificielle au début du spectacle, questionne l’authenticité des témoignages utilisés par le Nimis Groupe. Au cours de ce spectacle, les moments inspirés de faits réels teintés d’un peu de fiction rendent souvent mieux compte d’une réalité et d’un questionnement que la présentation de documents authentiques. En pointant du doigt le voyeurisme dont font preuve certains médias envers ces réfugiés ou la totale désincarnation à laquelle mène certains documentaires, le Nimis Groupe parvient à éviter l’un et l’autre de ces écueils. Dans le bord de scène à l’issue de la représentation, les artistes font part de leur impossibilité à rendre des discours ou des scènes parfaitement authentiques. La fiction est bien souvent un moyen de rendre compte d’une réalité, parfois même, le détour de jeu permet aux membres d’intervenir pour témoigner de la véracité d’une situation, malgré son invraisemblance.
Le Nimis Groupe n’essaye pas seulement de rendre compte de la réalité des procédures juridiques ou de nous donner à entendre des témoignages authentiques. Avec ce spectacle, il crée de la réalité, il crée un moment authentique, et c’est certainement le plus important, dans cette salle, pendant une heure quarante, se trouvent des citoyens européens et des personnes en cours de régularisation, qui parmi les spectateurs comme parmi les acteurs jouent ensemble à cet étrange jeu, jouent au théâtre, pour tenter de comprendre le monde qui les entoure. Le recours au jeu, la situation particulière des acteurs amateurs requiert une grande complicité scène/salle. Ce spectacle donne au spectateur une présence toute particulière, il partage la même temporalité, le même lieu, les mêmes questionnements que les comédiens.

Malvina Migné

Venez découvrir les autres articles sur le Festival Sens Interdits !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *