De la philosophie par la littérature, quand Pascal Quignard nous propose de Mourir de penser

« Pour moi, à la différence de la philosophie, le mot n’est pas concept, le mot doit être vivant, il faut le rattacher à son étymologie. »
« Les mots pensent et ne sont pas que des instruments »

Pascal Quignard est un écrivain français, né en 1946. Malgré des études de philosophie, il considère son travail comme étant plus proche de la littérature que de la philosophie. Une fois ses études terminée, il publie son premier ouvrage, un essai intitulé L’être du balbutiement, il participera ensuite à la revue l’Ephémère qui rassemble notamment Yves Bonnefoy, André Du Bouchet ou Philippe Jaccottet.
Son plus grand succès reste Tous les matins du monde, qui paraitra en 1991 et sera adapté au cinéma par Alain Corneau.
Il a aussi écrit, entre autres, un essai sur Le sexe et l’effroi en 1994.
Les thématiques de son œuvre tournent le plus souvent autour du silence, de la mort, de la sexualité et du passé.
Son dernier ouvrage, qui est paru aux éditions Grasset en 2014 Mourir de penser, (et qui fait partie du cycle « Dernier Royaume ») est un essai qui rassemble plusieurs réflexions sur la pensée et ce qui rapproche celle-ci de la mort.
Le cycle du « Dernier Royaume » a été initié en 2002 et rassemble pour le moment 9 ouvrages de genres différents (conte, fragment, essai, roman…) sur des thèmes variés.

« Je ne suis pas un penseur à concept »

Entre la vie et la mort

Pascal Quignard n’écrit pas à proprement parler un essai philosophique, il mêle au fil de ses pensées des réflexions sur la mort, sur la pensée…
De la philosophie de l’Antiquité grecque (Damascius, Ménandre…), de l’Egypte antique, en passant par la façon de vivre des hommes préhistoriques, Pascal Quignard nous livre une réflexion sur la pensée en elle-même. Mais on ne trouve pas que les grands penseurs de l’humanité dans son œuvre, l’auteur consacre par exemple un chapitre entier à la mort de Marcel Granet en 1940 ou encore à la dépression nerveuse de Thomas d’Aquin en décembre 1273.

Qu’est ce que penser et comment cet acte nous ramène à la mort ? L’auteur va explorer pourquoi la pensée est proche de la mélancolie et pourquoi celle-ci compense « une mère manquante » : « Il y a une relation de la pensée à la mort parce qu’il y a une relation entre le retour de prédation au foyer et la mort qui a été donnée, loin du foyer, (…) dans le désert, dans la jungle ».
Parfois assimilant l’acte de penser à l’acte charnel entre deux personnes, Pascal Quignard décrit l’acte de penser d’une façon poétique, mettant ainsi en valeur l’intensité de cet acte : « l’excitation qui monte lors de l’accouplement est un carnassier qui bondit et s’acharne sur sa proie. De la même façon un feu invisible incendie brusquement l’organisme tout entier de ceux qui pensent ».

De même que les corps s’unissent, la pensée va « éclabousser le monde ».

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« On commence à penser à partir d’un traumatisme »

Une œuvre fragmentée

L’œuvre oscille entre des pensées très philosophiques et assez techniques, pouvant parfois perdre le lecteur (noétique et noématique, cynégétique) et des réflexions sur des thèmes très connus comme par exemple l’épisode mythologique du fil et surtout de l’abandon puis la mort d’Ariane.

« Mes petites histoires pensent »

L’auteur montre combien la pensée est importante pour l’homme et comment elle constitue son moteur ; c’est par exemple le cas d’un chapitre consacré à Thomas d’Aquin. L’auteur explique que Thomas d’Aquin, se rendant compte, dans un éclair de lucidité, qu’il ne pouvait plus penser ni mener ses réflexions comme avant se laisse mourir peu à peu : il ne parle plus, ne pense plus et ne prie plus. Le plus grand théologien médiéval finit par renoncer et ne croit plus à ce qu’il a écrit, n’est-ce pas une forme de mort que de penser que tout ce qu’on pensait n’est que « de la paille ».
Il mène aussi une réflexion entre la lucidité et la pensée ; comment l’homme apprend à voir clair en pensant et surtout comment il plonge ainsi dans la mélancolie ?

« Une des règles que je me suis imposé consistait à ce qu’à chaque fois que j’atteignais la fin d’un chapitre, le suivant devait être très contrastant, le plus contrastant possible »

« A force de contrastes, on peut créer un vertige »

Un passage assez intéressant est celui où Pascal Quignard justifie son titre : on peut « mourir » de penser dans deux cas :

–       « noématiquement », c’est le cas des martyrs par exemple ou ceux qui défendent leurs idées jusqu’à la mort.

–       « noétiquement », ou l’effort de pensée ne débouche plus sur rien

Cela nous mène à notre propre réflexion sur l’acte de penser.  Tchouang-Tseu écrivait  « La pensée est un voyage qui traverse le monde. Une fois le corps tombé en arrière, l’âme s’envole pour faire son aller retour visuel. Tel est le tao céleste de l’âme des chamanes. »

« Penser est littéraire »

Entre citations et réflexions, Pascal Quignard signe un essai brillant sur l’acte de penser.

Alicia

 


Toutes les citations sont des phrases que Pascal Quignard a prononcé lors de sa venue à la Villa Gillet à Lyon, le 23 septembre 2014.

Pour découvrir le programme de la Villa Gillet, rendez-vous sur leur site :
http://www.villagillet.net/fileadmin/Contenus_site/Tickets/Actualites/programme_automne_fichierWEB.pdf

 

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