Cuisine moyenuâgeuse

Surprenante et délicieuse surprise que celle que nous ont concoctée les Éditions de l’Épure ! Avec Le Nuage : dix façons de le préparer, Ryoko Sekiguchi, Sugio Yamaguchi et Valentin Devos renouent et jouent avec les intitulés de certains plats japonais. Quand au Japon on disait déguster autrefois des « flocons de nuages » ou un « nuage rouge », ce n’étaient apparemment pas des paroles en l’air ! (Image mise en avant : © Éditions de l’Épure)

 

 

394_3© Éditions de l’Épure

 

Attrapez-les tous

Blouson, chaussures de randonnée, sac à dos… vous vous imaginez déjà grimper au sommet du mont Fuji et bondir dans tous les sens pour prendre un nuage dans votre filet. Mais la chasse aux nuages est bien plus élégante qu’une vulgaire chasse aux papillons. Arrêtez de sauter comme ça, vous êtes ridicules ! Avec vos gros pieds et vos grandes pattes, vous rendez la gravité plus voyante et criarde que jamais. Soyez aérien.ne.s et subtil.e.s, mettez-vous dans la peau du nuage que vous voulez attraper, bon sang ! Et rien de tel qu’un piège habilement élaboré pour le capturer. Suivez donc les conseils du chasseur Valentin Devos pour vous emparer des nuages d’automne, d’hiver, de printemps et d’été. Une fois que vous avez terminé votre collecte, et que vous avez « des nuages dans les mains » (titre d’un poème d’Éluard), à vos fourneaux ! Avec humour et poésie, les chef.fe.s vous proposent quelques recettes pour sublimer vos cirrus, vos cumulonimbus ou autres barbapapas célestes. Vous pourrez ainsi choisir de concocter des nuages de chou-fleur, un « riz en cumulus », ou encore un riz-au-lait « coloré comme un jour maussade où le réconfort viendrait d’un secret de grand-mère ». Malice et habileté dans cet « art d’attraper un morceau de paysage, et de le transformer en nourriture », et de décliner toutes les formes sous lesquelles on imagine le nuage. Il est fumeux comme la vapeur de la recette du gigot de Sugio Yamaguchi, il est moelleux comme dans la publicité pour Kinder Maxi ou comme les choux-fleurs au comté, il est croustillant comme le riz soufflé, ou bien encore gourmand et sucré. « Les merveilleux nuages ! » (« L’étranger », poème de Baudelaire), ils sont si polymorphes ! Ils sont matière, gaz et liquide, ils sont corps et fragrance, ils sont dans le ciel et dans l’assiette… Vous la choisirez bleue, de préférence, pour construire votre propre petit morceau d’azur chez vous.

 

Le Fuji rouge dans une embellie (Gaifû Kaisei), Les Trente-six vues du Mont Fuji, Katsushika Hokusai, source BnFKatsushika Hokusai, Le Fuji rouge dans une embellie (Gaifû Kaisei), © BnF

 

Ethnuographie

Ce tout petit livre de recettes fait une vingtaine de pages seulement. Mais il contient le ciel. Il déploie aussi devant nos yeux ébahis des réflexions presque anthropologiques. Dès la préface, Ryoko Sekiguchi fait une analyse linguistique de certains noms de plats japonais. Ils contiennent tous le mot « nuage ». Les conclusions qu’elle tire de cette observation, sur lesquelles l’ensemble de l’ouvrage se fonde, sont une vaste fumisterie. Qui peut croire en effet que les Japonais ont cuisiné des nuages, et qu’aujourd’hui l’on puisse se procurer « des nuages cueillis à la main, de façon artisanale » ? Néanmoins ce trait linguistique n’est pas anodin, et fait écho à un art du paysage sur lequel cet ouvrage fait également quelques remarques, éparses comme des petits cumulus qui pommellent un beau ciel d’été. Anthropologie sur une époque passée, mais anthropologie prospective aussi. La mise en évidence de certaines préoccupations des sociétés contemporaines, telles que la santé, les changements d’alimentation, ou l’écologie, font du nuage un produit idéal : « produit digeste, non allergène et non gras, qui ne contient ni gluten si sucre, et qui ne pose pas de problème de bilan carbone, le nuage est bien l’ingrédient du XXIe siècle ». Et « si nuages [nous] étaient comté », ainsi que le dit le titre amusant de l’une des recettes, ne voudrions-nous pas savoir comment ils vivent ? Toujours dans le même goût du jeu de mots et de l’humour bien sentis, les trois auteurs.trices rassasient notre curiosité en faisant un portrait des nuages se mettant à table. Ils deviennent alors les requins du ciel. Ils sont carnivores, mangent principalement des oiseaux, mais peuvent confondre les avions avec ces derniers, tout comme leurs homologues marins prennent parfois les surfeurs pour des phoques. Peut-être que certains avions mystérieusement disparus ont simplement été mangés par un nuage glouton, inattentif à ce qu’il mettait dans son assiette, qui sait ? Quoiqu’il en soit, face à la richesse de ce livre, lecteur ou lectrice, « vous voilà soufflé(e) ».

AliceArticle écrit par Alice Boucherie

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