Le Prince de Machiavel au Théâtre de la Croix Rousse : Vous feriez bien un petit stage de pouvoir ?

Du 6 au 16 octobre 2015 se joue Le Prince au Théâtre de la Croix Rousse, une mise en scène de Laurent Gutmann adaptée du texte de Machiavel. Ce dernier est connu pour son cynisme à propos de la bienveillance humaine et son livre, Le Prince, est un ouvrage important pour comprendre le pouvoir. Laurent Gutmann, qui a dirigé le CDN de Thionville-Lorraine et qui dirige la compagnie La dissipation des brumes matinales, nous en propose sa lecture : « Tous les hommes sont méchants », nous rappelle-t-il. Pourtant c’est un spectacle où on rit bien plus qu’on ne tremble !

Une mise en scène moderne et dynamique…

Dès le début, le spectateur est surpris : une jeune femme monte sur la scène, cela pourrait très bien être une employée du théâtre. « Vous êtes bien assis ? Ils ne vont pas tarder à arriver », nous annonce-t-elle. Elle prépare du café, découpe une galette : on comprend alors que oui, la pièce commence bien. Nous sommes dans un environnement style bureaux, ce qui est assez étrange pour un texte du XVIème siècle. Les personnages se pressent dans un couloir et, après un listing on comprend qu’ils viennent faire un stage, un stage de pouvoir. On ne sait pas vraiment où cela va mener mais cette hésitation se débloque lorsque la responsable du stage propose la galette, la galette des rois. Cette idée est alors à la fois très simple, elle fait écho à la tradition de la galette des rois et en même temps très efficace : par hasard, quelqu’un va être désigné prince et va devoir apprendre à gérer les différentes situations de pouvoir, de renversements.
Au delà de cette idée intelligente du stage intensif de pouvoir, la mise en scène est rythmée par l’interactivité : le public est le peuple et c’est lui qui va devoir juger des capacités de chacun des candidats au stage. Ainsi, il est directement impliqué dans les préoccupations des prétendants au titre de prince, il est la mise en pratique des conseils que souffle la figure de Machiavel aux candidats. Cela développe une spontanéité assez inédite puisqu’on donne la parole au peuple, au public, pour juger, défendre ou renvoyer un participant.

© Pierre Grobois

Qui fait rire du pouvoir

Les personnages sont alors guidés par la responsable du stage et Machiavel, l’emblème, le vrai chef. Il donne ses conseils sous forme de doctrines, qu’il invite à appliquer. Mais avant de pouvoir entendre sa solution, il faut bien que les personnages fassent n’importe quoi. On assiste alors à des situations délirantes puisque les personnages s’accommodent au pouvoir et ne veulent pas le laisser, quitte à devenir paranoïaques. Ce stage est construit comme un jeu, le prince est armé, quand il tire sur quelqu’un, la personne sort pendant un moment mais son arme est aussi désactivée. Il doit alors accepter d’être vulnérable pour un laps de temps donné, tout en gardant le pouvoir et en répondant aux envies du peuple ! Quand on parle de force, ils sont dans l’extrême, à vouloir tout renverser. Mais ils passent aussi par la ruse, la flatterie, les fausses promesses pour arriver à leurs fins. Sauf que le jeu ne semble jamais se terminer et alors le pouvoir se renverse, l’animosité monte ou alors bascule en débandade incontrôlée. On rit alors beaucoup de la dynamique de renversement qui fait prince chacun des personnages, d’une manière à chaque fois totalement insolite. Certains motifs s’accumulent et on est parfois à la limite de la lourdeur, pour les références sexuelles notamment. Mais la surprise qui atteint le spectateur permet de modérer la réaction, tout va très vite. Cette fantaisie qui peut mettre mal à l’aise est rapidement recadrée par Machiavel et du coup on peut supposer que ce moment de malaise est voulu pour qu’en effet, on sente l’urgence de l’intervention de Machiavel : lorsqu’une fête tourne au strip-tease, même sous la surprise et les rires on est content que Machiavel intervienne et ne laisse pas ces princes débutants livrer une représentation désastreuse du pouvoir.

© Pierre Grosbois

Une pièce comique et didactique

Ce qu’on peut apprécier dans ce spectacle c’est que si on rit de bon cœur, si les situations peuvent relever d’un comique plus de geste que d’esprit, on apprend vraiment quelque chose sur le pouvoir. Le Prince est un texte fondamental et le metteur en scène lui rend ici un bon hommage : les doctrines de Machiavel sont toutes extraites directement du livre et donc on ne peut pas nier la fidélité à la philosophie de ce dernier. Mais une bonne chose est l’accessibilité : les personnages ne comprennent pas forcément les leçons du grand maître, alors la responsable les vulgarise.
Les principaux points du livres sont expliqués, imagés par l’action dynamique de la mise en scène. La réaction du peuple/public résonne avec la morale de Machiavel et donc prouve sa grande actualité. Ce n’est alors plus du tout étrange de faire cette scénographie et mise en scène contemporaine pour ce livre car Le Prince relève les mécanismes immuables du pouvoir. Les personnages s’offrent à des mises en situations délirantes qui finissent malgré tout toujours par prouver la doctrine énoncée.

Dans cette mise en scène audacieuse et distrayante de Laurent Gutmann, c’est peut-être le public qui, par le rire, fait son stage de pouvoir. Vous n’avez encore plus d’une semaine pour vous inscrire alors ne le ratez pas !

Solène Lacroix

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