Le Sentiment d’une montagne : le théâtre-concert ou l’oppression faite art

La Colonie Bakakaï s’est assemblée en 2011, suite à la création de Bakakaï, tiré d’un ouvrage éponyme de Witold Gombrowicz. Cette compagnie se caractérise par son désir d’allier le théâtre à une musique qui revêt une importance aussi grande que les mots. La description des sensations se trouve au cœur de la question théâtrale pour ces artistes ; la scénographie devient également une composante essentielle. Ces artistes présentent Le Sentiment d’une montagne, création collective dirigée et mise en scène par Chloé Bégou et inspirée de Christophe Tarkos, au Théâtre de la Renaissance et au Théâtre de la Croix-Rousse du 13 au 16 janvier.

©Émile Zeizig
©Émile Zeizig

Une tentative de description des sensations

Sur scène, on retrouve trois musiciens et une comédienne. Il y a une violoncelliste (Léonore Grollemund), une violoniste (Amaryllis Billet), et un pianiste (Antoine Arnera), et il est curieux de les voir se transformer, tantôt musiciens, tantôt comédiens, mais on a l’impression qu’ils ne sont jamais les deux. La quatrième actrice, Chloé Bégou, est également responsable de la mise en scène, et c’est elle qui se pose en porte-parole du texte.
La mise en scène est intéressante ; le décor est composé de deux espèces d’origamis, l’un petit, qui bouge comme une marionnette grâce à des fils qui le relient au plafond ; l’autre, beaucoup plus grand, représente une montagne, qui au fil de la pièce grandit, s’impose de plus en plus au regard, et il se dégage de cette inflexible ascension, de cette importance de plus en plus grande, une sensation d’oppression qui paralyse de plus en plus le spectateur.
La parole ne suffit pas ; on a affaire à une véritable interrogation sur la fonction de la parole dans le monde, à la parole qui ne dit pas tout, et qui est parfois impuissante ; à une parole régie par des règles grammaticales, à une parole qui effraie, et qui n’est plus toute-puissante. Cette thèse apportée par le texte, et mise en scène par le recours à la musique, et est d’autant plus intéressante qu’elle va à l’encontre de beaucoup de partis pris du théâtre moderne, où l’expression verbale est souvent considérée comme la base de la création, et où le texte revêt une importance rarement contestée.
La comédienne principale décrit les choses, les composantes du monde actuel ; mais elle se fait également méduse, et tente de rentrer dans ce corps « composé à 98% d’eau », elle ne peut plus penser, elle ne peut qu’exprimer le vide.

©Émile Zeizig
©Émile Zeizig

Une analyse anxiogène du monde qui nous entoure

La recherche musicale est essentielle, et la musique est harmonique, belle, recherchée, quand elle ne vire pas à la cacophonie, terrible et anxiogène, due à la superposition des instruments qui crachent des sons qui ne semblent plus avoir de sens, qui nous oppressent, qui nous tiraillent. La musique, dans ces moments-là, recouvre la parole, et son intensité paraît écrasante. La musique devient son, comme la parole qui n’est que mots. Un schéma se dégage de cette utilisation de la musique : d’abord le silence, puis le texte, puis la musique s’installe et finit par tout accabler. Puis, de nouveau, le silence.
À un moment, la communication elle-même s’arrête, et le théâtre perd sa fonction expressive. Les comédiens, assis tous les quatre face à nous, comme dans un hall de gare, parlent, mais ne communiquent pas. Chacun est pris dans ce qu’il dit, et n’écoute pas ce que les autres racontent. Névrosés, les personnages étalent leur anxiété au monde, délivrant des réflexions absurdes sur le maoïsme, sur la peur de passer à travers la passoire, la nécessité d’avoir une voiture, ou encore la description d’un homme se préparant une tasse de thé. S’agit-il d’une critique de la parole qui ne sert pas l’échange ? En tous cas, les mots se superposent, et cette interaction qui paraissait tout d’abord comiquement absurde, finit par effrayer.

Le problème que pose Le Sentiment d’une montagne pour les spectateurs, c’est que la trame de cette pièce est basée sur une réflexion très théorique, peut-être trop intellectuelle. La pièce vacille entre le questionnement philosophique et la littérarité. Elle n’est donc pas indiquée pour tous les publics. Et ce d’autant plus que certains passages, mal compris, pourraient choquer un spectateur qui n’aurait pas intégré que la spéculation sur le langage est une des composantes essentielles de ce spectacle. En effet, la digression assez longue sur la beauté de l’appareil génital féminin, et la description de ses caractéristiques, peut, pour tout du moins, étonner. En outre, la conclusion de cette pièce, qui est que « la merde est consubstantielle à nous », et que c’est la dernière chose « intime et belle » qui existe, bouscule notre perception du monde, et heurte notre sensibilité.

Adélaïde Dewavrin

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