Le silence des non-dits doit être brisé par les mots

Didier Castino nous entraîne dans une chronique ouvrière où l’absence renaît de ses cendres, « après le silence ». Didier Castino, né en 1966, est professeur de lettres à Marseille. Après le silence est son premier roman. Il sera présent à La fête du livre de Bron, le vendredi 4 mars à 14h30 à la Salle des Balances et le samedi 5 mars à 15h30 au Magic Mirror.

L’absent

 Louis Georges Edmond Catella raconte sa vie à un interlocuteur, une vie remplie de l’usine et de combat. Il est né du deuil de sa sœur, morte à l’âge de sept ans, emportée par la fièvre typhoïde. Sa mère a tenté de la ramener à la vie en lui donnant naissance jusque dans sa conception. Il a le sentiment de devoir être lui aussi en deuil, en être à la hauteur et devient l’aîné de la famille, une place usurpée. Il considère sa venue sur terre comme une sorte de vol, cette place attribuée par sa mère par dépit. D’ailleurs pendant les premières années elle l’habille avec des robes blanches et le coiffe de rubans. Pour l’entourage rien n’est grave, elle semble si malheureuse et heureuse à la fois, cela lui passera !

Ça a passé avec le temps. De son enfance il se souvient de très peu de choses…du brouillard, de l’attente et des odeurs âcres. La famille ne disposait pas de beaucoup d’argent et à cette époque on le mettait dans les «boites ». Presque plus de souvenirs d’école, logique à treize ans il entrait à l’usine pour travailler afin de remplir un jour ses propres « boites ». Mais pas seulement, sa vie était L’USINE. Un autre monde qui fait de l’enfant un homme, un vrai ! Marcher sur les traces de son père et s’éloigner de l’ombre de cette sœur trop pesante. Lui et l’usine ne font qu’un, ils se fondent l’un dans l’autre, elle sera à l’origine de ses désirs, de ses choix, de ses révoltes et de nombreuses incertitudes. Comme si l’usine l’avait mis au monde puis transmis le savoir, participé à son éducation et assister à son évolution. Un poussin qui devient coq…

7780789497_apres-le-silence-de-didier-castino

Didier Castino nous embarque dans l’histoire de Louis dès les premières pages par l’ambiance, toute en demi-teinte, de la narration. On plonge dans cette époque révolue où les enfants travaillaient très jeunes et pour qui l’école était un luxe, où l’argent se gagnait encore à la sueur du front, où le mot « travail » résonnait comme une valeur morale et où l’ambition n’était pas celle du pouvoir, mais de la condition humaine. L’auteur nous présente un personnage digne, humble, reconnaissant comme l’étaient sans doute nos grands-pères, mais nous n’avons pris ou eu le temps de les connaître, l’espoir repose peut-être sur nos pères…allons compulser avec frénésie les pages de cette vie « Louis-l’usine » et remonter l’horloge du temps d’un monde sans doute perdu à tout jamais.

Le temps et son héritage

Louis à raison, en ce temps- là, on passait sa vie à l’usine et les trente-cinq heures d’aujourd’hui lui dessineraient un sourire sur le visage. Bien sûr les choses devaient changer ; les ouvriers vivaient dans la misère, « les pauvres » comme on les surnommait, mais ils leur restaient l’espoir d’un prochain changement grâce à l’idée. « Espérer l’Idée jusque dans l’amour. L’Idée est là quand ce que je touche se lie à l’invisible, c’est entre les deux que sont nos vies » explique Louis et il portera très loin l’Espoir et très haut les Idées : en 1968. Pourtant nous avons oublié l’origine de cette révolte et notre génération l’attribue aux étudiants, mais ce sont les ouvriers et leurs refus de travailler en occupant les usines qui ont amorcé la bombe avant qu’elle explose ! Louis se souvient de ce moment, on ne parle plus de distance entre les hommes, mais de hontes, de dérives du monde, de replis et d’exclusion de nos frères, d’intervention policière musclée, meurtrières, dans un état répressif. Tout ce qu’ils se transmettent de bouche à oreille les rend plus savants, plus légitimes. Il raconte les détails de l’occupation de l’usine et tous ces instants de bonheurs partagés avec les collègues, les frères pendant ces longues journées ou les machines et les hommes ne faisaient plus rien. Louis était délégué syndical et croyait au communisme et fait voté la grève qu’il obtient à la majorité.

Louis a trois enfants, trois fils, et nous parle de la solidarité familiale, de l’amour et de la peur de ne pas avoir le temps avant de mourir. Il faut faire triompher l’Idée, la maintenir en haut, la nourrir, la pousser et la faire naître dans le monde en préservant l’amour et la foi en l’humanité. Justement son fils demande à Louis de parler de l’amour et celui-ci s’exécute. Nous remercions l’auteur d’avoir eu ce trait de génie, car ce chapitre est d’une honnêteté, d’une humilité, et d’une tendresse sans limites. Les phrases s’enchaînent, s’emboîtent les unes dans les autres sans perdre de vue un seul instant que le sentiment est là en toile de fond. On apprend que les parents de Louis ont divorcé, la mort de sa sœur a eu raison de leur amour, mais sa mère lui interdit de revoir son père. Il ne respectera pas cette interdiction et le suivra des yeux, puis le retrouvera plus tard. Le plus jeune fils de Louis développe une phobie scolaire et il part travailler, avec lui, à  l’usine ; il verra mourir son père Louis, écrasé par un moule de sept tonnes, le 16 juillet 1974.

liv-8374-apres-le-silenceL’histoire aurait dû s’arrêter là puisque le narrateur meurt, mais cela était sans compter sur l’esprit imaginatif très affûté de Didier Castino. Le monologue se poursuit au-delà des frontières de la mort et le lecteur comprend alors que depuis le début du récit un mort parle à un vivant. La parole de dieu dépasse bien des frontières et l’Idée est bien présente, Louis à réussie sa vie sur terre : l’Idée est toujours vivante et l’espoir continue à la véhiculer.

La discussion se poursuit autour de Rose, la femme de Louis, Henri le frère le Louis et les trois enfants de Louis. Dans cette dernière partie, on découvre la difficulté pour les vivants de communiquer sur la personne disparue, ce silence imperturbable de l’absent. La perte d’un être aimé peut pousser au désespoir, mais aussi à la légèreté pour ne pas affronter cette disparition comme si la vie devait continuer, mais plus de la même façon. Le plus jeune fils se perd dans l’errance et se mure dans le silence.

Le dernier chapitre est consacré à la découverte de l’absent, remonter le temps, partir à sa rencontre, le découvrir, le détester pour l’aimer davantage. Reconstituer, après le silence, l’idée d’un père pour à nouveau espérer…le fils règle ses comptes avec lui-même, son père et la société dans laquelle il évolue. Louis a encore réussi : son héritage culturel est bien vivant.

Combattre le silence

L’auteur nous transporte dans le monde ouvrier avec élégance, à coup de sentiments humains et une infinie tendresse pour son narrateur. Une immersion totale dans la tête de Louis, nous nous surprenons à penser que notre parole véhicule nos idées, elles sont les clés de notre équilibre et celles de nos enfants. Le silence des non-dits doit être brisé par les mots ; nous devons parler du passé et de l’avenir à notre descendance afin que nos combats pour une vie meilleure ne soient pas vains. Des personnes anonymes ou non se sont battus pour leur idée comme le droit de grève, les congés payés, la réduction du temps de travail, le droit de vote des femmes et certains en sont même morts, mais ils nous ont laissé un immense héritage et de très bonnes valeurs morales. L’auteur nous force à réfléchir sur notre société actuelle : que reste-t-il de cet héritage ? Qu’en avons-nous fait ? Pour l’heure, nous venons de livrer un instant de réflexion sur un livre riche en valeurs morales, historiques et culturelles.

Françoise Engler

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *