Le Songe de Sonia : une adaptation de Dostoïevski expérimentale et cathartique

À l’occasion du festival Sens Interdits qui se tiendra dans les théâtres lyonnais du 20 au 28 octobre 2015, le Théâtre KnAM – du nom de la ville d’où est originaire la compagnie, Komsomolsk-sur-Amour – présente sa nouvelle création : Le Songe de Sonia au théâtre des Célestins dès le 15 octobre et jusqu’au 23 octobre puis du 3 au 7 novembre 2015. La troupe russe signe une étrange et audacieuse adaptation du Songe d’un homme ridicule de Dostoïevski, proche du texte, mais qui n’hésite pas à s’en détacher pour aborder frontalement l’épisode traumatique de la tentative de suicide de l’une des leurs, Sonia. Rencontre avec une pièce à la fois expérimentale et forte, austère et poignante, mise en scène par Tatiana Frolova.

« J’avais décidé que cette nuit-là, j’allais me tuer »

De la courte nouvelle de Dostoïevski, qu’en reste-t-il dans cette adaptation que nous soumet la compagnie du Théâtre KnAM ? À la fois beaucoup et peu de choses. La pièce se réfère abondamment au Songe d’un homme ridicule, dont des passages entiers – et nombreux, de surcroît – sont lus et cités, constituant même la matière première de cet assemblage de formes artistiques diverses et variées qu’est Le Songe de Sonia. Il n’est donc pas étonnant de constater que la création de Tatiana Frolova reprend trait pour trait et quasi linéairement la trame narrative de la nouvelle. Dans celle-ci, le narrateur, désabusé et indifférent à toute chose sur cette Terre, prévoit son suicide. Mais étant même indifférent à sa propre mort, il la repousse chaque jour au lendemain. Un soir, bien décidé à passer à l’acte, il fait la brève rencontre d’une petite fille qui le supplie de venir aider sa mère mourante, mais il la repousse sèchement. Pris de remords une fois rentré chez lui, il reporte une nouvelle fois son suicide et, chose qui ne lui était pas arrivée depuis des mois, il s’endort et se met à rêver. Commence alors un songe où l’homme se voit en train de se suicider, se voit mourir, enterrer, avant qu’on ne l’emmène vers une autre planète, laquelle vit encore à l’âge d’or. Mais au contact du narrateur, les hommes qui peuplaient cette planète vont petit à petit connaître les vices, et l’amour qui régnait auparavant va être remplacé par la haine, la bienveillance par la jalousie, l’harmonie par les crimes sanglants.
Tout cela, on le retrouve dans Le Songe de Sonia. Et pourtant, la pièce dépasse rapidement le strict cadre de la nouvelle, qui n’est autre qu’un point de départ vers une autre histoire, liée à celle de l’homme ridicule : l’histoire de Sonia, une des membres de la troupe, qui a tenté de se suicider il y a deux ans. Et derrière celle de Sonia, c’est l’histoire de notre civilisation, où toutes les huit secondes, une personne passe à l’acte…

Le-Songe-de-Sonia-2

Vidéo, performances scéniques, sons, peinture et documentaire convoqués dans un ambitieux pari formel

La pièce est un intriguant mélange entre fiction et documentaire, entre extraits de la nouvelle et témoignages vidéo de Sonia, qui après un coma de neuf jours a miraculeusement échappé à la mort. L’hybridation formelle du Songe de Sonia ne s’arrête néanmoins pas là, à une sorte de mélange entre jeu de scène et vidéo, quelque part entre fiction et documentaire. C’est au sens fort du terme que l’on peut parler de création pour qualifier cette pièce. Souvent, les avis autour du travail du Théâtre KnAM expriment l’idée que « ce n’est pas du théâtre », et pour cause, on a ici affaire à une élaboration où les acteurs « performent » plus qu’ils ne jouent, au sens habituel du jeu théâtral, une véritable expérience sensorielle sinon synesthésique. Tatiana Frolova intègre ainsi au dispositif scénique différents matériaux et accessoires – si l’on peut utiliser ce terme empreint de classicisme. Une plaque métallique où l’une des actrices viendra peindre le corps d’une femme à la peinture jaune, une poche de perfusion dont le bruit régulier de la goutte d’eau qui s’en échappe donne la mesure, la pulsation de la pièce, des gravats et même des tablettes et smartphones sont utilisés. Si l’ensemble peut paraître austère, glacial, et si ces expérimentations rencontrent parfois leurs limites, il n’en reste pas moins que l’ensemble fait sens et que – ce n’est pas toujours le cas – l’entreprise formelle sert magnifiquement le fond et le message véhiculé. Les jeux d’ombres et de lumière sont visuellement très réussis. Et que dire de ce moment où la main d’un des comédiens de la vidéo vient rencontrer celle d’une autre actrice, positionnée devant l’écran, dans un rapprochement fraternel. Une main littéralement tendue vers l’autre, le remède au fléau qu’est le suicide ?

Le-Songe-de-Sonia-3« Fight or Flight »

« Il n’y a qu’un seul problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide » écrivait Albert Camus en 1942 au début du Mythe de Sisyphe, essai qui allait apporter un angle de vue nouveau sur la condition humaine. Le Théâtre KnAM s’inscrit dans une démarche similaire, avec une même volonté « d’apporter un éclairage singulier sur la problématique du suicide, d’interroger ce désir de mort ». Mais comme chez Camus, le fondement de cet éclairage singulier est avant tout une part d’ombre, d’inconnu, d’incompréhension, une question : « Pourquoi ? ». Pourquoi le suicide ? On sait depuis L’Étranger, illustration romancée des thèses camusiennes, que le suicide naît du sentiment d’étrangeté au monde et de la prise de conscience de l’absurdité de celui-ci. Le narrateur du Songe d’un homme ridicule (et par extension, Sonia) est en cela un parent de Meursault ; comme lui il est étranger, indifférent à tout. Et comme lui, un élément va stopper cette spirale vers le néant. C’est la petite fille chez Dostoïevski, le prêtre à la fin du roman dans L’Étranger. C’est ce qu’appelait Camus la révolte. Et on comprend alors le « Fight or Flight » scandé dans la pièce comme une reprise de la philosophie de Camus, où l’homme est confronté au choix, pour résoudre sa prise de conscience de l’absurde, entre la révolte (Fight) et le suicide, l’abandon de soi et des autres (Flight).

Le-Songe-de-Sonia-4
Aristote a durablement ancré la notion de catharsis dans la philosophie artistique occidentale – le théâtre est le médium par lequel le spectateur vient assister à la mise en scène de ses passions et en ressort ainsi purifié, libéré. Mais ici, la catharsis concerne peut-être moins le spectateur que les acteurs et la troupe elle-même. Invalidons de suite une objection que l’on pourrait faire à la pièce et qui considérerait que cette entreprise artistique qui utilise comme base de son commerce un événement tragique comme le suicide est en cela immorale. C’est tout le contraire, la pièce obéit à une profonde nécessité : celle de dire la souffrance, de l’extérioriser, de retranscrire la passion néfaste sous une forme esthétique. Parce que le repli sur soi, l’intériorisation, sont les premiers pièges dans lesquels il ne faut pas tomber.

Melen Bouëtard-Peltier

Venez découvrir les autres articles sur le Festival Sens Interdits !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *