Le tort du soldat d’Erri de Luca, un concerto pour un duo majestueux

Erri De Luca est un écrivain, poète et traducteur italien contemporain. Il est considéré comme un révolutionnaire de par ses engagements politiques. La majorité de ses romans situe l’action à Naples et s’établit sur un fondement autobiographique. Il est un fervent défenseur du Yiddish et lutte contre l’anéantissement d’une langue plus que celui d’un peuple. Il se sent terriblement concerné par le sort inhumain réservé aux juifs pendant la guerre. Il est également passionné d’alpinisme et s’engage dans la lutte altermondialiste.
Il officie dans quatre catégories littéraires différentes : une soixantaine de livres dans le registre de romans ; nouvelles et essais, quels que uns en poésie, d’autres en théâtre et une dizaine en traduction. En 2002, il reçoit le Prix Femina Etranger pour Montedidio et en 2013, le Prix Jean Monnet de la littérature européenne pour Le tort du soldat, présenté cette année par la Villa Gillet aux Assises Internationales du Roman.

Le hasard d’une rencontre

© C. Hélie Gallimard

Dans la première partie du livre, nous faisons la connaissance du premier narrateur, un écrivain passionné par le Yiddish, l’hébreu et tous les écrits qui se rattachent de près ou de loin à la culture de la religion juive. Mais ce qu’il aime par-dessus tout, ce sont les mots et les lettres retranscrites dans les livres ou les manuscrits. Il a une vraie passion pour l’histoire de cette langue. Il connaît l’horreur des camps d’Auschwitz et Birkenau, le plus vaste centre d’extermination des juifs. Il veut savoir, alors il a fait le voyage : il entre par la grande porte qui s’ouvre sur les trains, il marche entre les baraquements restés humides de terre et de terreur. Le narrateur se souvient s’être assis sur des bancs de bois qui accueillaient les travailleurs épuisés et morts de faim. Puis il ferme les yeux quelques minutes car il ne sait pas prier. « Aucune justice ultérieure, aucune défaite des responsables ne pouvait égaler la damnation commise. Il existe un seuil du crime au-delà duquel la justice est moins que du papier toilette. »
Il est assis à la table d’un restaurant, dans une auberge en pleine montagne. Il travaille sur la traduction d’un recueil de nouvelles d’Israël Joshua Singer et sa table est en partie couverte de feuillets annotés en caractères hébraïques. A la table voisine de la sienne, un couple se fait la conversation. L’homme passant devant lui le fixe intensément et le narrateur ne comprend pas cette insistance. L’homme part précipitamment avec la jeune fille qui l’accompagne. Peu après il se lève et entame une promenade à pieds. Il repense à ses vacances d’été sue l’Ile d’Ischia ou il aimait se baigner. Il revoit cette fille nageant parfois à ses côtés. Il repart en voiture en direction du col, mais un accident a eu lieu : une voiture blanche gît au fond du ravin. Il fait demi-tour et pend une autre route.
Dans la deuxième partie du livre, le deuxième narrateur entre en scène. Une jeune fille, elle est la fille d’un allemand qui a fui une bonne partie de sa vie, d’abord en Italie, puis en Argentine. Pendant plusieurs années, il lui fera croire qu’il est son grand-père et non son père disparu sans laisser de trace. Cette vérité-là, lui convient mieux…une famille triste passe plus facilement. Elle est né à Vienne ou son « père-grand-père » était retourné vivre et travaillait comme facteur. Il avait éprouvé le besoin de rentrer dans son pays d’origine, l’Autriche, avec une fausse identité et un nouveau visage. Sa famille vivait bien, l’argent coulait à flot, mais elle ne savait pas trop d’où elle venait. Elle passe ses étés sur l’Ile d’Ischia et adore ses vacances. Un jour sa mère, voulant vivre avec une personne plus publique que son mari, lui annonce qu’elle part et, en une demi-heure, lui explique que son grand-père est son père et que ce dernier est un ancien soldat nazi criminel de guerre. Le dit père confirme : « le tort du soldat est la défaite. La victoire justifie tout. Les alliés ont commis contre l’Allemagne des crimes de guerre absous par le triomphe ».
Elle voit cet homme au comptoir, commandant une bière et trouve qu’il ressemble à son ami muet des vacances sur l’Ile d’Ischia. Puis son père arrive, l’homme relève la tête, leurs regards se croisent. Son père se met à l’épier de côté et découvre les feuillets manuscrits à caractères hébraïques, la peur refait surface : cette même peur qui l’avait accompagné tout au long de sa vie. Ils quitte la salle très rapidement et monte dans la voiture en direction du col. Il roule trop vite et notre voiture blanche fait une embardée, puis dévale le ravin.

Deux corps pour une symphonie

urlL’auteur dans un récit court mais des plus efficaces, fait parler deux narrateurs et superpose leurs histoires pour notre plus grand bonheur. Tel un pianiste de génie, il compose un concerto pour deux corps différents. Sa partition est faite de doubles croches blanches et noires pour un bouquet final symphonique des plus original ! Les blanches pour la mémoire du peuple juif et sa langue, les noires pour la responsabilité détournée de l’inhumanité d’un soldat et les histoires si éloignées se rejoignent pour n’en former qu’une. Tel l’Aleph ; lettre de l’alphabet hébreu, qui est égale à un.
Les mots employés par l’auteur, font « mouches » à chaque fois, conscrits, clairs, bouleversants et dans notre tête résonnent le bruit des bottes allemandes claquant sur le pavé des villes assiégées. Ce livre est un véritable bouillon de culture pour ceux qui ne connaissent pas la langue Yiddish et son histoire. Mais aussi pour mieux comprendre que les enfants des soldats, quels qu’ils soient, ne sont pas responsables des actes de leurs pères.

On pourra retrouver l’auteur le 31 mai aux Subsistances pour les tables rondes « Du Livre d’Esther à la Chanson de Roland : lectures » et « Le scandale de la vérité ». Mais il sera également présent pour une rencontre le 30 mai à la librairie Lucioles.

Françoise Engler

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