Les lecteurs « Soudain seuls » face à eux-mêmes

Isabelle Autissier est ingénieure agronome et la première femme en 1991 à avoir accompli un tour du monde à la voile, en compétition. Elle publie son premier livre seule Kerguelen, le voyageur au pays de l’ombre en 2001 récompensé par le Prix Gens de Mer et le Prix du Cercle de la mer en 2006. Auparavant, quelques publications ont été éditées en collaboration avec entre autres Erik Orsenna. Elle est également présidente de la Fondation WWF-France depuis 2009.

De l’euphorie à la désolation

9782253098997-001-TQui ne rêve pas un jour de partir faire un tour du monde et débarquer sur une île déserte ? Quitter cette vie où les heures, les mois, les années défilent au rythme du travail, bercé par la douceur du confort quotidien ? Isabelle Autissier, aux côtés de Louise et Ludovic, les deux protagonistes de son roman, nous embarque dans un tour du monde, très vite arrêté par une île déserte. La curiosité est un vilain défaut et nos deux Robinson de la vie moderne vont l’apprendre à leurs dépens !

Louise est une montagnarde dans l’âme mais se trouve banale, voire insignifiante et lorsque Ludovic s’intéresse à sa personne, elle ne peut que l’aimer : Ludovic est beau, grand et costaud et de surcroît, navigateur ! Leur couple dure depuis cinq ans sans ombre particulière au tableau. Tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles ! Une idée germe et s’impose petit à petit : partir à l’aventure dans un tour du monde en bateau. L’auteur trouve une idée brillante en baptisant le voilier « Jason » car nous ne pouvons pas nous empêcher de faire un parallèle avec la mythologie et ses dieux ; comme nous avons raison… Sur leur maison flottante, dans l’Atlantique sud très au large de la Terre de Feu, ils aperçoivent l’île interdite de Stromness et décident de braver l’interdit en débarquant sur cette terre inconnue. Très rapidement, le temps commence à changer et Louise souhaite retourner à l’embarcation ; mais Ludovic veut continuer l’exploration de ce lieu étrange. Du paradis nous passons à l’enfer grâce à une magistrale variation météorologique. Notre imagination s’évade… apparaissent alors le dieu des mers et le dieu du ciel déclenchant leur colère : les éléments naturels deviennent menaçants et une incroyable tempête déferle sur l’île engloutissant « Jason ». Nous sommes dans la réalité !

Isabelle Autissier n’a pas son pareil pour nous décrire l’environnement naturel de cette ancienne station baleinière. Elle nous plonge dans l’euphorie immédiate de la découverte et nous fait basculer très subtilement dans la désolation et l’angoisse de leur situation. Le contraste avec le souvenir de leur confort quotidien, où tout est pratiquement sans faille, et leur désarroi une fois le calme revenu laisse présager une suite des plus inquiétantes. Notre imagination de lecteur vagabonde au fil de l’élégante plume de l’auteur menant tambour battant les péripéties dramatiques, naissantes, de Louise et Ludovic. Nous nous plongeons à corps perdus dans les entrailles de cet univers hostile, de concert avec notre couple : Comment gérer l’imprévisible ? Leur amour sera-t-il plus fort que leur propre instinct de survie individuel ? Le retour à la civilisation sera-t-il possible ?

Isabelle Autissier, par son écriture sans aucune fioriture, d’une documentation et d’une précision incroyables nous incite avec frénésie à poursuivre notre lecture. Une envie de savoir, de vivre leur aventure par procuration, nous étreint et nous tournons les pages avec délectation.

Le prix à payer pour rester en vie

Comme nous l’avons déjà écrit, la curiosité est un vilain défaut. Le prix à payer pour avoir osé défier les dieux de notre imagination et bafouer l’interdit, s’avère être une terrible punition. L’organisation du quotidien devient très vite source de conflit, sur une terre où la végétation est peu propice à la nourriture, et encore moins à la rationalité humaine. Les seuls êtres vivants laissés derrière eux par les anciens habitants sont des animaux en tous genres : manchots, otaries, loups de mer, oiseaux et surtout des rats : quelle bizarrerie de trouver ces derniers en ce lieu, si loin de leur cadre d’origine ! Les ruines des habitations délaissées sont leur seul refuge et nos amoureux imaginent l’arrivée prochaine d’une hypothétique équipe humaine volant à leur secours. Mais confronté à des conditions météorologiques et psychologiques extrêmes ponctuées par une solitude intérieure et extérieure, la vie reprend ses droits : il faut absolument survivre … mais comment ? Au fil des pages l’individualité se positionne lentement et se glisse sournoisement entre eux. Les jours passants, les griefs du quotidien remontent à la surface et avec eux d’autres malaises plus anciens. Le décor de la vie sauvage entraîne notre couple dans un tourbillon d’émotions particulièrement bien orchestré par l’auteur. L’ascenseur émotionnel est en place et, au fur et à mesure que les pages se tournent, le drame psychologique, agrémenté d’un thriller, gravit les étages de l’effroyable. Mais l’enjeu est de taille car les décisions à prendre n’ont qu’un seul et unique but : la survie. Louise et Ludovic pourront raconter, plus tard, leur histoire…. le dénuement, la solitude et la perte des repères sociaux. C’est du moins ce que nous pensons mais la réalité sera toute autre. Nous ne dévoilons pas, volontairement, une bonne partie de l’histoire, car nous trouvons plus judicieux de laisser le lecteur la découvrir. L’auteur mérite amplement que quelques heures soient consacrées à la lecture de son roman. L’histoire est prenante, envoûtante, captivante et enveloppe le lecteur dans un tissu d’émotions de toutes sortes. La peur vous étreint aux détours de de certaines pages et ne vous quitte plus jusqu’au retour au monde civilisé. Mais là encore, Isabelle Autissier nous embarque dans un autre monde où la civilisation ne possède plus la saveur d’autrefois, avant le tour du monde en voilier de Louise et Ludovic. Sont-ils de retour ensemble ? Leur amour va-t-il perdurer malgré les épreuves ? Le retour à la civilisation est-il celui rêvé et espéré tant de fois ?

Une histoire pour une belle leçon de vie mais pas seulement

Ce récit passionnant est écrit avec une sincérité désarmante et la nature hostile prend vie sous la plume de son auteur. Isabelle Autissier nous confronte à la peur de l’inconnu et à notre désarroi face à des conditions diverses et variées humainement extrêmes. À la fin de notre lecture, notre quotidien nous apparait soudainement confortable et doux, nous regardons nos proches et leur présence nous semble essentielle à notre équilibre. Comme la vie peut être belle !

Au-delà de l’histoire de ce roman émerge une prise de conscience : la diversité terrestre prend l’eau de toute part ! L’auteur nous interpelle sur l’écologie et nous oblige à reconsidérer notre position. L’humain et le progrès sont les bras armés destructeurs de la faune et la flore de notre planète. Combien d’année de combat faudra-t-il encore avant que nous en prenions toute la mesure ? Ce roman est un électrochoc sur bien des sujets, notamment celui de notre égoïsme mais aussi des ressources insoupçonnées enfouies au fond de chacun d’entre nous.

Françoise Engler

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