L’effort est-il toujours récompensé chez Jean-Bernard Pouy ?

Du 7 au 30 juillet 2016, le festival Off d’Avignon accueillait au théâtre du Centre le spectacle 54×13, adapté du roman de Jean-Bernard Pouy éponyme. Guillaume Lecamus met en scène Samuel Beck pour nous faire vivre une échappée cycliste sur le Tour de France.

« Pédale, camarade, le vieux monde est derrière toi. »

L’effort au cœur du sport et de l’art

© Emilie Rouy
© Emilie Rouy

S’il y a un mot à retenir de cette mise en scène, c’est bien le mot « effort » ! Si Samuel Beck n’est pas en tenue de coureur, ni sur un vélo pour interpréter le cycliste Lilian Fauger, il se dépense sans compter sur scène et produit un important effort. Le cycliste est représenté par une petite statuette de métal et de tissu posée sur une table et Samuel Beck évolue autour de l’objet et lui donne vie par ses mouvements. Il mime le mouvement de pédales avec ses bras en entourant le vélo pour montrer que ses mains ne font que traduire les mouvements du petit personnage auquel il prête sa voix. Puis il court en rond pour singer la « Grande Boucle » comme on appelle le Tour de France et pour montrer la folie qui s’empare du cycliste au moment où il ne ressent plus rien.
Ce spectacle s’inscrit dans le projet du Grand Cycle de l’endurance entrepris par la compagnie Morbus théâtre qui souhaite établir un parallèle entre l’artiste et le sportif en mettant en avant les heures de pratique nécessaire à l’aboutissement d’un projet, l’endurance qu’il faut pour tenir 1h ou plus sur scène… Si ici, on n’assiste pas à l’endurance, on est témoin de l’effort qu’il faut pour aller au bout d’une course, d’un projet ou d’un spectacle.
En plus des gestes de moulinets et de la course effectués par le comédien, il nous explique qu’un « cycliste est comme un penseur » et cette phrase peut convenir à tout sportif. Qu’est ce qui permet de se dépasser, d’aller chercher au plus profond de soi sinon la pensée que c’est possible ? Si certains disent qu’il faut faire le vide dans sa tête pour se surpasser d’autres disent que c’est la motivation et l’objectif auquel on pense qui permettent de se transcender.
Ce texte, respectant la langue acerbe et crue de Jean-Bernard Pouy nous explique les différentes pensées du cycliste, du départ de l’échappée, à l’adrénaline liée à l’effort, de l’endolorissement provoqué par l’effort prolongé à la fatigue, de la difficulté à grimper les cols à la liberté de la descente… Tout l’esprit du cycliste est passé au peigne fin et on entre dans la tête de ces sportifs prêts à tout pour avoir leur moment de gloire… ce moment de gloire que rêve de vivre Lilian Fauger sur cette 17ème étape du Tour de France dans les Landes.

 

« Le coureur cycliste sait qu’il reste souvent un prolétaire, respectant des règles précises, faisant confiance à son entreprise et roulant pour un patron. »

Quelle liberté pour un cycliste et un artiste ?

Jean-Bernard Pouy porte un regard très cynique sur le monde et la fin de cette pièce l’est tout autant. La liberté pour un sportif c’est d’avoir la possibilité d’aller au bout de lui-même, sans entrave, sans limites. Ici, tout le monde lui en met. Quand il commence son échappée, Gérard, à la radio, lui demande de ralentir, puis l’encourage à aller de l’avant avant de lui dire de ralentir et de laisser gagner son équipier, allant même jusqu’à le déstabiliser dans son effort afin qu’il vacille et laisse échapper la victoire. Le cycliste, comme l’artiste, cherche à vivre de sa passion, loin des considérations politiques ou financières – dans un monde idéal bien sûr – mais dès lors qu’ils ont un mécène, leur liberté disparaît et ils dépendent de supérieurs dont les intérêts passent avant l’humain et surtout avant l’amour propre des membres de l’équipe. Il en est de même pour l’artiste qui parfois doit se censurer pour obtenir des subventions…
Leur liberté dépend finalement beaucoup de celui qui les paye, lui donnant le pouvoir de les en priver.

© Emilie Rouy
© Emilie Rouy

Une immersion sur les routes du Tour

© Emilie Rouy
© Emilie Rouy

La mise en scène met donc en avant la notion d’effort comme nous l’avons dit et les mouvements de bras ou de pieds du comédien sont parfois agrémentés de moments de respiration haletante réalisés par une pompe. L’usage de la pompe rend le bruit plus sourd et plus pesant pour le spectateur que s’il sortait simplement de la bouche de Samuel Beck. Guillaume Lecamus est sur scène en tant que régisseur et qu’assistant de Lilian. C’est lui qui lit le Code Vegmüller, un espèce de mémoire sur ce qui fait un cycliste et qui semble être la bible de Lilian. Seul bémol, le coureur suisse Thomas Vegmüller n’a jamais été au-delà de la 100ème place sur le Tour… Ce code étant lu par le régisseur, cela permet d’en faire un véritable argument et non pas une maxime que se serait inventée Lilian.
S’il fait référence au code pour trouver de la motivation, il utilise plusieurs moyens pour garder la cadence, comme de recréer un tambour ou de pédaler à chaque fois qu’il prononce une syllabe du mot « maman », « papa ». Toutes ces techniques et son échec final rendent le protagoniste attachant car fait de faiblesses et tentant de se raccrocher à tout ce qu’il peut pour parvenir à ses fins.

Si, grâce aux pensées de Lilian, on est dans la tête d’un coureur cycliste, grâce aux différentes projections réalisées autour du vélo par le comédien lui-même, on a vraiment l’impression que Lilian parcourt les Landes à la recherche de la victoire d’étape.

La mise en scène nous emporte sur les routes du Tour de France dans la tête d’un homme plein d’espoir et d’abnégation qui sera déçu par les enjeux socio-politico-économiques qui gravitent autour du monde du cyclisme.

Jérémy Engler

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