Leila se meurt, un spectacle d’une beauté bouleversante

Ces 21, 22 et 23 juillet 2016, dans le cadre du festival d’Avignon, c’est au cloitre des Célestins que l’on a pu voir le spectacle d’Ali Chahrour : Leila se meurt. Comment parler de Leila se meurt ? Comment évoquer sa poésie, sa pureté ? Nous voilà en même temps si loin des codes des arts occidentaux, et si proches de l’humain. Un spectacle d’une beauté bouleversante.

La beauté d’un rituel

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Leila est une pleureuse de Beyrouth que l’artiste Ali Chahrour a invité sur scène pour raconter son histoire. Les pleureuses sont des femmes embauchées par des familles qui ont perdu un proche, et leur travail est de créer des chants qui vantent les mérites du défunt afin d’aider les familles à lui dire au revoir en toute intimité. Leila raconte, sur scène, comment elle a perdu les hommes de sa famille, son mari, puis ses enfants. Cependant, loin de prendre une tournure dramatique, la tragédie de cette femme prend des airs sublimes de poésie. On s’émerveille du rapport à la mort qu’elle peut avoir. Ce spectacle, qui s’appuie sur les traditions chiites libanaises, nous explique comment le mort est à plaindre, car il ne perd pas conscience tout de suite. Ainsi il se sent abandonné et seul et il est important d’entourer son départ. Pour Leila, les chants sont sa porte de sortie. Les rituels aux morts sont les derniers liens qui lui restent avec ceux qui sont partis. Entre narration et chants, elle nous raconte comment les hommes ont déserté sa vie, et comment elle survit. Ce spectacle fait l’éloge des rituels, l’éloge des morts également, et la nécessité qu’ont les hommes de dire au revoir à ceux qui les quittent. Dans une interview de Ali Chahrour par Francis Cossu et traduit de l’arabe par Chrystèle Khodr, on peut lire « [Leila] raconte cette intimité qui lie les morts et les vivants. C’est une intimité qui est en train de se perdre du fait même que le métier de pleureuse disparaît [au Liban] pour des raisons économiques, sociales mais aussi politiques. Économiques parce que les gens ont de moins en moins la possibilité de rémunérer les services d’une pleureuse. Sociales parce que la mort est présente dans nos vie au quotidien et que par conséquent nous n’avons plus le temps de pleurer nos morts. Politiques car le pouvoir considère que la mort est un devoir qui doit servir ces objectifs. » Mais ici en France aussi, l’émotion passe tout à fait. L’importance du rituel reprend sa signification première d’aide, de guide spirituel, de passeur. D’un monde à l’autre, il accompagne les hommes dans cette épreuve qui nous marque à jamais.

L’élégance pour dire la violence et la douleur

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Les chants sont d’une beauté ancienne, plein d’une émotion authentique. On peut être surpris peut-être par la simplicité des chorégraphies, des chants qui, pour une oreille occidentale peuvent paraître identiques. Mais en réalité ce spectacle évolue dans une pureté totale et une mise en scène d’une grande sobriété. Ici les gestes lourds d’émotion se répètent pour évoquer la douleur lancinante des proches. Ils se transmettent de la mère, qui veille dans le monde des vivants ; au fils, qui attend dans le monde des morts. Par cette symbolique universelle, le spectacle témoigne du lien solide et extraordinaire qui relie ces deux êtres.

Le génie de ce spectacle tiens dans le fait que les artistes, tout en nous présentant un art « régional » et ancré dans les traditions libanaises, nous dévoile un spectacle qui soulève des questions universelles : Peut-on jamais faire son deuil, et si oui comment ? Est-il normal qu’une mère perde son fils ? Peut-on surmonter une telle tragédie ? C’est grâce à la danse, et à un travail qu’Ali Chahrour poursuit depuis un moment sur le corps et la violence quotidienne que l’on inflige à ce corps, que l’artiste peut nous faire percevoir tout cela. La musique est tout aussi primordiale pour ce spectacle. Rythmant la pièce, intervenant tant pour accompagner la danse que les chants, elle possède un rôle à part entière, dramatique et maître d’un ressort émotionnel prenant. Solistes parfois, on peut admirer à loisir le talent du oudiste et du percussionniste. Ce dernier éblouit par le jeu varié et virtuose de ses mains.

Leila plaint les morts. Leila nous raconte comment les hommes meurent dans son pays, dans sa tête aussi. Leila raconte l’histoire de son pays, l’histoire des femmes et des hommes. Ce théâtre allie la beauté du texte, mais aussi des chants et de la musique : cette symbiose des arts crée un univers authentique et fascinant.

Les dates de Leila se meurt, prochainement :

– 15 et 16 septembre 2016 au TBA Festival de Portland (Etats-Unis)
– du 22 au 24 septembre au Montréal, arts des interculturels (Canada)
– 31 et 1er février 2017 au Festival de Liège (Belgique)

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Margot Delarue

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