« Comment l’enfant voit la vie d’adultes ? » Entretien avec Clara Sandoz, co-metteuse en scène de Cendrillon

Un lundi matin ensoleillé, l’Envolée Culturelle a rencontré Clara Sandoz qui est étudiante à l’Université Lumière Lyon 2 et l’une des metteuses en scène de Cendrillon. Ce spectacle sera présenté le 24 avril prochain et ouvrira la 21ème édition des rencontres Coups de Théâtre. Alors qu’il reste encore quelques semaines de répétition à la jeune troupe, Clara nous relate son expérience de jeune metteuse en scène et nous dévoile en exclusivité leur approche sensible et originale du texte de Joël Pommerat.

Qui se cache derrière le spectacle Cendrillon et comment est né le projet ?

Nous sommes une troupe de dix personnes : on est deux à mettre en scène et il y a huit comédiens : Arthur Massibot, Charlène Fiorani, Sabrina Benavent, Guenièvre Busto, Salomé Chabouzy, Rémy Ledentu, Clovis Payen et Jeanne Posé. Moi, c’est Clara Sandoz, je co-mets en scène avec Pauline Tanca.

On s’est toutes les deux rencontrées au lycée en spécialité Théâtre au Lycée Saint-Just (69005). On avait monté Cendrillon en terminale pour le baccalauréat. Dès le début, on avait été intriguées par le texte qui est très intéressant car « peu commun », on va dire. Ce n’est ni un texte classique, ni un texte de tous les jours, quotidien. En fait, on l’a trouvé « faussement quotidien », c’est vraiment le terme qui convient bien. Quand on l’entend, on a l’impression que c’est un langage de tous les jours, alors qu’en fait, c’est le contraire. Il s’agit de tournures qui se révèlent assez étranges quand on apprend le texte. En travaillant dessus en profondeur, on se rend compte que ce n’est pas du tout un texte simple ! Après avoir découvert Cendrillon en terminale, on avait une sorte de sentiment de non-achèvement. On est un peu restées sur notre faim ! On avait envie d’aller plus loin, de monter le texte en entier car on n’avait monté seulement quelques extraits. Cela fait maintenant trois ans qu’on est sorties du lycée. Alors qu’on avait un peu laissé le projet de côté, on s’est dit que cette année, c’était la bonne ! Le texte avait mûri depuis trois ans. On s’est donc lancées cette année. On a fait les auditions en octobre et les répétitions ont débuté en novembre. On a fait le premier filage mi-mars.

On s’est entouré de nombreux comédiens qui viennent d’horizons différents. Pour la plupart, ils sont à l’école de Théâtre de Pauline, la Scène sur Saône. Certains étudient à l’Université Lumière Lyon 2 où on a fait passer des auditions. Jeanne Posé, la comédienne qui joue Sandra (le rôle principal) est au Conservatoire de Lyon. On a ainsi une équipe assez éclectique composée de personnes qui ont une certaine expérience dans le domaine du théâtre mais qui n’avaient jamais travaillé ensemble.

Comment s’est passée cette rencontre entre tous les comédiens ?

On a vraiment voulu mettre l’accent sur la création d’une complicité car il me semble qu’une bonne troupe donne généralement un bon spectacle. Il nous importait de créer une bonne entente entre tous. C’était un peu compliqué d’organiser les temps de répétitions car ce sont des personnes très occupées qui concilient l’école de théâtre et un travail ; ou bien l’école de théâtre et l’université. On a eu des difficultés à trouver du temps et à avoir tout le monde. Au début, on a travaillé scène par scène. On faisait venir les gens de la scène tout en disant aux autres qu’ils étaient bien évidemment les bienvenus à assister aux répétitions selon leurs disponibilités. Depuis deux-trois mois environ, on essaye d’avoir tout le monde en répétition pour que chacun voit le travail de l’autre, qu’ils apprennent à travailler ensemble qu’ils aient des scènes en commun ou non. Du coup, quand on arrive à se voir tous ensemble, on fait de longs échauffements, des exercices pour essayer d’avoir cette cohésion de groupe, cette proximité.

 

(Photos prise pendant les répétitions) © Pauline Tanca
(Photos prise pendant les répétitions)
© Pauline Tanca

Pouvez-vous nous parler un peu plus de votre Cendrillon ?

Notre point de départ est la vision de l’enfant : c’est le point de vue principal. Comment l’enfant voit la société, la vie d’adultes ? On est parties du personnage de Sandra qui n’a pas vraiment d’âge dans la pièce, on ne sait pas si elle a dix ans ou plus. On la voit quand même comme une enfant. On aurait pu partir du point de vue de la Belle-mère, mais ça nous semblait moins intéressant parce qu’elle est déjà dans le monde des adultes. Le personnage de Sandra est très intriguant parce que ce n’est pas une enfant comme les autres. Elle est très adulte pour son âge (même s’il n’est pas dévoilé). L’accent a été mis sur cette jeune fille qui se crée elle-même son histoire. Tout ce qui arrive avec la Belle-mère, quelque part ce n’est peut-être que la conséquence des actes que Sandra déclenche. Cette fillette est peut-être son propre bourreau. Les autres personnages sont accessoires : ils sont les outils de sa propre punition. On reste dans un univers imaginaire parce qu’on pourrait presque dire que tout se passe dans la tête de cette enfant. Peut-être même, que finalement, elle souhaite ce qui lui arrive mis à part la mort de sa mère. C’est vraiment à la suite de cet évènement, et donc des paroles qu’elle n’arrive pas à comprendre, que tous ses malheurs se déclenchent.

 

Aviez-vous vu la mise en scène de Joël Pommerat et avez-vous été influencées ?

Oui, on a vu la mise en scène de Joël Pommerat l’année de notre bac car Cendrillon était programmé au TNP. Sur le moment, on avait vraiment adoré : on avait été impressionnées par la mise en scène. Ça n’empêche que notre travail est finalement assez différent déjà parce que nous n’avons pas les mêmes moyens de Joël Pommerat. (rire). Et surtout, ce n’est pas forcément là où on veut emmener ce texte. On voulait apporter notre touche à nous et c’était un défi de sortir de la vision qu’on avait montré au lycée comme de sortir de l’interprétation qu’on avait vu dans la mise en scène de Pommerat. On voulait un peu sortir du lot. On s’est rendu compte qu’on avait assez peu de temps pour faire tout ce qu’on avait envie. On a dû faire des concessions sur certaines choses. Maintenant on espère avoir encore un peu de temps pour les mettre en place d’ici le spectacle. Plus précisément, ce qui nous intéressait était de travailler les personnages en profondeur, amener quelque chose de plus personnel. Au départ, on avait nos idées en têtes pour chaque personnage. Mais en fait, on s’est vite rendues compte que les comédiens qu’on avait retenus n’allaient pas forcément aller dans la direction à laquelle on avait initialement pensée. On s’est rapidement dit qu’on souhaitait partir d’eux et voir ce que ça donnait après pour donner une touche plus personnelle. Chaque personnage est né de la personne qui le joue. Notre travail au niveau de la direction d’acteurs a été de les guider en fonction de leurs possibilités, de les accompagner vers le personnage et de gommer ce qui n’allait pas.

On veut aussi insister sur la part mystérieuse du texte de Pommerat en se rapprochant davantage du conte originel qui est douloureux. Beaucoup plus que le conte Disney que tout le monde connait. Nous on voulait vraiment ramener cet aspect sombre alors que la mise en scène de Pommerat est très lumineuse.

Comment avez-vous créé cet univers sombre ?

On a beaucoup misé sur la lumière pour approfondir cette ambiance qu’on veut donner. En fait, on va avoir des changements d’ambiance grâce à cette lumière. Par exemple, les scènes avec la Belle-mère qui se passent dans la maison de verre vont être très éclairées avec une lumière assez blanche, assez froide. Les scène où Sandra est toute seule, ce sera quelque chose de plus simple, de plus petit, de plus intime. Je n’en dis pas plus sur la scénographie, il faut venir voir le spectacle ! (Rire) Les comédiens ne sont pas en costumes tout noir mais on a des costumes assez réalistes avec un code couleur. Par exemple la famille de la Belle-mère est plutôt habillée en rouge, ainsi les deux sœurs sont en rose parce qu’elles sont des petites versions de la mère. On instaure des codes de couleurs. Finalement, c’est davantage l’ambiance que l’on veut amener qui est sombre à travers le jeu des comédiens.

Votre spectacle Cendrillon est-il votre première expérience en tant metteuse en scène à Pauline et toi ?

Oui, complètement. On se lançait un peu dans le vide. C’est une expérience toute nouvelle et très étonnante ! On a côtoyé des metteurs en scène mais on avait toujours été comédiennes dans les projets dans lesquels on a participé. On s’est rendues compte que c’était beaucoup plus compliqué que ce qu’on pensait et que ça demandait beaucoup de travail. Certes, il n’y a pas la tâche d’apprendre le texte, de répéter mais c’est au metteur en scène de venir avec des idées. On a traversé de grands moments de doute où il fallait prendre des décisions. Il y a aussi toutes les démarches administratives à côté qui sont lourde. On ne s’attendait pas à ce que cela soit si compliqué mais le bilan est positif !

Cette année, je suis aussi comédienne dans Aokigahara[1] écrit et mis en scène par Gauthier Hertzler, et c’est intéressant de comparer les différentes approches de la mise en scène. Je m’amuse à observer comment le metteur en scène qui me dirige réagit et comment je réagis en tant que metteuse en scène face à mes comédiens.

(Photos prise pendant les répétitions) © Pauline Tanca
(Photos prise pendant les répétitions)
© Pauline Tanca

Comment décrirais-tu votre manière de travailler avec Pauline ?

C’est vraiment un duo. On a réfléchi pendant quelques temps et on s’est mises d’accord à l’avance sur les éléments importants qu’on voulait amener, la manière de travailler, etc… Après en répétition, ce n’est pas toujours facile de mettre en scène à deux. En fait, chacune dit ce qu’elle a pensé de la scène, chacune donne ses petits conseils aux comédiens. Alors effectivement, des fois il peut y avoir des moments où on n’est pas d’accord devant les comédiens et c’est un peu plus embêtant (rire). On finit toujours par trouver un terrain d’entente ou l’une concède à l’autre. Il n’y a jamais de ressenti par rapport à l’autre, de rancune, etc… Et on s’est rendu compte qu’on était la plupart du temps d’accord, donc qu’il n’y avait pas de problème.

Pour ce qui est de la direction d’acteurs, on est très ouvertes aux propositions des comédiens. Ce dialogue est vraiment important, même si on a le mot de la fin, car il faut prendre une décision. On écoute leurs idées, on les retient lorsqu’elles sont judicieuses et c’est essentiel qu’ils aient la possibilité de s’exprimer. Du coup c’est un vrai travail d’équipe. Nous proposons une direction et ils improvisent. Le texte les a beaucoup bloqués pendant un temps, ça a été un des plus grands défis ! Encore récemment, il y a eu des filages où il y avait encore des problèmes de texte. C’est normal, ce texte est vraiment dur, vraiment plus que ce qu’on croit car ce n’est vraiment pas naturel. Et il n’y a pas de rythme comme des alexandrins de Racine qui, certes ne sont pas naturels, mais qui créent un rythme et peuvent aider à retenir. Alors que là pas du tout : il n’y a pas de rythme, pas de manière naturelle de parler, donc le texte leur a vraiment posé énormément de problèmes. Pour qu’ils explorent leur personnage, on a utilisé l’improvisation comme exercice.

Comment envisages-tu l’avenir de Cendrillon ?

Pour l’instant, Coups de Théâtre est notre première et unique date mais on est en train de déposer un dossier pour jouer en lycées parce que, mine de rien, cette pièce est au programme du bac de spécialité Théâtre pour la dernière année donc ça peut être intéressant pour les élèves. En plus, c’est un spectacle tout public. Alors, je ne dis pas que les tout petits enfants peuvent comprendre la pièce… Quoique, si, les enfants de tout âge peuvent comprendre la pièce. C’est vraiment tout public, oui, il n’y a pas de public visé. Justement, je trouve plus intéressant et j’essaye de faire un théâtre pour tous.

 

Propos recueillis par Camille Dénarié

Cendrillon de Joël Pommerat mis en scène par Clara Sandoz et Pauline Tanca, avec Arthur Massibot, Charlène Fiorani, Sabrina Benavent, Guenièvre Busto, Salomé Chabouzy, Rémy Ledentu, Clovis Payen et Jeanne Posé.

À découvrir le 24 avril 2017 à 19h à l’Amphithéâtre Culturel pour l’ouverture du festival Coups de Théâtre qui a lieu à l’Université Lumière Lyon 2 sur le campus Porte Alpes du 24 avril au 4 mai 2017.

Toute la programmation théâtrale : http://www.univ-lyon2.fr/actualite/actualites-culturelles/theatre-21e-edition-des-rencontres-coups-de-theatres-721980.kjsp?RH=WWW601

[1] Aokigahara, texte et mise en scène de Gautier Hertzler, jeudi 4 mai 2017 à 18h à la Salle Polyvalente de la Maison de l’Étudiant, Université Lumière Lyon 2, campus Porte des Alpes.

Une pensée sur “« Comment l’enfant voit la vie d’adultes ? » Entretien avec Clara Sandoz, co-metteuse en scène de Cendrillon

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *