Léon l’Africain d’Amin Maalouf, un voyage en terres inconnues époustouflant, qui ne peut que provoquer un coup de cœur pour Françoise Engler

Amin Maalouf est né le 25 février 1949 à Beyrouth. Il passe les premières années de son enfance en Egypte puis sa famille retourne s’installer au Liban en 1935. Son père est journaliste, écrivain et poète, très connu au Liban. Il est issu d’une famille d’enseignants et de directeurs d’école et sa mère vient d’une famille francophone et maronite.
Ses études primaires se déroulent à Beyrouth dans une école française de pères jésuites et ses premières lectures se font en arabe. En secret, il découvre la littérature française. Cette langue est pour lui la « langue d’ombre » en opposition à la « langue de lumière » l’arabe. Il étudie la sociologie et l’économie à l’université Saint-Joseph de Beyrouth et peu après 1977, devient journaliste et publie des articles de politique internationale dans le principal quotidien An-Nahar de Beyrouth. En 1975, la guerre civile éclate et oblige un an plus tard Amin Maalouf à s’exiler en France. Il rédige des articles dans un mensuel d’économie puis devient rédacteur en chef de Jeune Afrique.
En 1981, il obtient son premier contrat d’édition avec l’éditeur Jean-Claude Lattès pour Les croisades vues par les Arabes, sorti en 1983. D’autres publications suivront et le Prix Goncourt lui est attribué pour Le Rocher de Tanios qui a pour toile de fond les montagnes libanaises de son enfance. En 1998, il publie un deuxième essai Les Identités meurtrières couronné par le Prix Européen de l’essai Charles Veillon. Il s’essaye à l’écriture d’un livret d’opéra, L’amour de loin, pour la compositrice finlandaise Kaija Saariaho, sa création définitive voit le jour en 2000 au festival de Salzbourg. La tournée est bien accueillie par le public et les critiques. Le duo se poursuit et aboutit à trois autres créations d’opéras dont le dernier, Emilie, créé en 2010 à l’opéra de Lyon. Il est élu à l’Académie française en 2011.
Les romans de l’auteur sont marqués de ses propres expériences de la guerre civile et de l’immigration. Amin Maalouf est convaincu que l’on peut rester fidèle aux valeurs dont on est l’héritier, sans pour autant se croire menacé par les valeurs dont d’autres sont porteurs.

L’aube d’un destin

« Mes poignets ont connu tour à tour les caresses de la soie et les injures de la laine, l’or des princes et les chaînes des esclaves. Mes doigts ont écarté mille voiles, mes lèvres ont fait rougir mille vierges, mes yeux ont vu agoniser des villes et mourir des empires. »

Hassan Al-Wazzan naît en décembre 1488 à Grenade en Espagne, province de l’Andalousie, dans le quartier d’Albaicin d’un père musulman et d’une mère chrétienne. Son enfance est bercée par la lecture du récit du lent déclin des califes andalous. A cette époque, dans la ville, une lutte de pouvoir opposant les Chrétiens aux Maures, pointe à l’horizon. Assez vite, les musulmans espagnols doivent faire face, seuls, à des combats acharnés de leurs ennemis, bénéficiant de l’appui des papes romains. Grenade finit par tomber et se retrouve sous la coupe de Ferdinand d’Aragon et d’Isabelle de Castille. La famille d’Hassan fuit et se réfugie à Fès, au Maroc, chez un oncle, il est alors âgé de quatre ans. Il coule des jours heureux et sa jeunesse se passe. Il étudie l’Islam et apprend le métier du commerce. Pourtant l’oncle réfute le mariage mixte de la religion entre son père et sa mère, mais Hassan n’en subit aucune conséquence. A l’âge adulte, fort de ses acquis, il développe une activité du commerce et devient l’un des plus grands commerçants fortunés de la ville de Fès.

une amin maalouf
Dans sa jeunesse, il fait la connaissance d’Haroun qui devient son meilleur ami, mais aussi celui qui va faire basculer son destin. Haroun côtoyant Mariam, la sœur d’Assan, finit par la demander en mariage. Malheureusement elle est promise à un homme surnommé « Le Zérouali » dangereux personnage. Hassan en accord avec son ami, s’oppose fermement à cette union et décide de porter l’affaire devant le Cheick et l’Iman ; ces derniers outragés par l’attitude du père portent l’affaire sur la place publique. Une véritable guerre d’usure s’ensuit entre les deux parties et Hassan se querelle outrageusement avec son père et finit par ne plus lui parler. « Le Zérouali » devant partir en pèlerinage à la Mecque profite de son influence auprès de Cheick des lépreux pour faire interner Mariam en tant que lépreuse au village des lépreux. Haroun la visitera souvent en attendant de pouvoir la faire sortir. Mais toujours fou de rage contre « Le Zérouali » il le tuera à son retour de la Mecque. Hassan étant considéré à l’origine de ce meurtre, il sera condamné avec son meilleur ami à une peine égale de prison. Le destin d’Assan bascule à partir de ce moment-là.
L’auteur pose d’emblée le décor : la naissance d’un homme que rien, au premier abord, ne destine à parcourir le monde. On découvre ou redécouvre l’histoire d’un joli pacifisme de la religion dans une ville comme Grenade avec ses quartiers réservés à chaque culte pour faire place à une guerre des confessions religieuses, de pouvoirs et du retour de l’inquisition.

De périlleux détours pour arriver à Léon l’Africain

« On me nomme aujourd’hui l’Africain mais d’Afrique ne suis, ni d’Europe, ni d’Arabie….mais je ne viens d’aucun pays, d’aucune cité, d’aucune tribu. Je suis fils de la route, ma patrie est caravane, et ma vie la plus inattendue des traversées ».

Il s’enfuit sur la route de l’Egypte avec tous ses biens mais une très forte tempête de neige emporte tout dans son sillage, le laissant totalement démuni. Il est alors obligé de se réfugier dans une grotte en compagnie d’une femme. Ensemble, ils décident de continuer leur chemin à Tombouctou le village natal d’Iba sa compagne d’infortune. Une fois arrivés, ils élaborent une stratégie pour avoir un peu d’argent afin qu’Assan suive sa route. Il doit la revendre aux anciens du village ; la transaction aboutit mais peu de temps après il est banni du village.
Il reprend alors la route de l’Egypte, où il découvre les merveilles de l’Empire Shongaï. Il règne une certaine sérénité chez ce peuple, tout ce qui l’entoure éveille ses sens par sa beauté. Il fait la connaissance de Nour, une femme veuve magnifique et mère d’un garçon, futur héritier du sultan. Ils auraient pu vivre heureux mais ils sont obligés de fuir car le fils est menacé de mort par le calife ottoman qui compte bien exercer le pouvoir à sa place. Peine perdue, le fils périra !
On les retrouve à Fès ou Assan revoit Haroun et sa sœur Mariam dirigeants de la résistance musulmane et luttant partout farouchement contre les Chrétiens. Haroun propose à Assan d’épouser sa cause et de devenir leur ambassadeur auprès de villes et pays afin d’obtenir le plus de soutien possible. Assan va découvrir une multitude de choses, de contrées et de peuples l’amenant à s’interroger avant d’arriver à Constantinople.
Peu après son arrivée, la guerre civile fait rage entre les Mamelouks et les Ottomans ayant pour conséquence à nouveau la fuite. Et vogue la galère à bord d’un bateau avec sa femme Nour. Encore une fois le mauvais sort s’acharne puisqu’Assan sera capturé par des pirates italiens à Djerba lors d’une escale et ne reverra plus Nour.
Ce guet-apens l’emportera vers d’autres cieux. Et quels cieux ! Le Pape Léon X qui le prendra sous sa coupe à Rome. Il apprendra différentes langues comme le latin, la langue hébraïque, le turc et le catéchisme. Assan se cultivera, donnera des cours d’arabes et sera baptisé par le Pape « Jean-Léon de Médicis ». Il restera encore un petit bout de chemin à faire pour devenir Léon l’Africain et revenir à la source. A vous de le découvrir.
L’auteur nous embarque, nous débarque au gré des fuites de son personnage dans un rythme soutenu. On voyage dans le temps, on a l’impression vertigineuse d’être en totale communion avec le personnage. On ressent à fleur de peau la moindre de ses émotions et les pages se tournent avec une aisance incontrôlée.

Un talent incontestable

« Mais n’est-ce pas un peu ce que je fais : qu’ai-je gagné, qu’ai-je perdu, que dire au Créancier suprême ? Il m’a prêté quarante années, que j’ai dispersées au gré des voyages : ma sagesse a vécu à Rome, ma passion au Caire, mon angoisse à Fès et à Grenade vit encore mon innocence. »

L’auteur nous soumet ce récit avec un talent de conteur inouï ! Il mélange avec volupté l’histoire d’un homme avec celle de nos civilisations empreintes de guerres du pouvoir et de religion. Il nous retranscrit avec une immense poésie toutes ces cultures orientales et occidentales du 16ème siècle ainsi que les magnifiques paysages traversés lors du périple de son personnage. On tourne les pages du livre de l’auteur avec une certaine délectation, frénésie et on ne peut pas s’empêcher de faire plusieurs parallèles avec notre époque actuelle. Se dire que rien ne change jamais : on se bat toujours pour les mêmes raisons, la religion et le pouvoir. L’exil perpétuel de cet homme est le même que celui de millions d’hommes fuyant les guerres civiles au nom d’un dieu, encore à notre époque. Mais nous ne sommes pas sûrs qu’il reste, en ce bas monde, beaucoup de personnages comme Léon l’Africain ! Même les alliances, notées dans le récit, entre les différents pouvoirs et la religion nous ramènent étrangement à celles que nous vivons aujourd’hui.

amin maalouf 2

Nous terminerons par une phrase écrite par l’auteur en débutant ce livre, pouvant laisser songeur le lecteur mais qui vous donnera sûrement de belles interrogations sur la philosophie d’une vie. Et surtout, SURTOUT, une irrésistible envie de poursuivre la lecture de cette magnifique histoire.

« De ma bouche, tu entendras l’arabe, le turc, le castillan, le berbère, l’hébreu et l’italien vulgaire, car toutes les langues, toutes les prières m’appartiennent. Mais je n’appartiens à aucune. Je ne suis qu’à Dieu et à la terre, et c’est à eux un jour prochain que je reviendrai ».

Françoise Engler

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