Les Abattus

Connue pour son inventivité dramaturgique dans des textes tels que Ma Solange, comment t’écrire mon désastre, Alex Roux ou bien Une belle journée / Topographies, parus  aux Éditions théâtrales, Noëlle Renaude sait prendre des risques. Elle s’essaie au roman, plus particulièrement au polar, avec Les Abattus, paru le 12 février dernier chez Payot & Rivages. (Image mise en avant : Les Abattus – mise en voix de Noëlle Renaude, avec Christophe Brault et Nicolas Maury au Théâtre Ouvert © Christophe Raynaud de Lage)

Les Abattus – couverture © plainpicture / Carmen Spitznagel

Brouillard givrant

Un garçon dont on ne connaîtra jamais le nom souffre d’une poisse chronique. Son père quitte le domicile familial, ses frères le battent, sa mère se suicide, son beau-père, pendant de longues années, est une ordure… Quand il nous raconte sa jeunesse, de 1960 à 1983, c’en est désespérant. Tout ce qu’il touche se couvre de morbidité. Au point que nous nous demandons parfois si ce n’est pas lui qui a tué son voisin du dessus ou bien encore Rachel, la journaliste qui est venue enquêter et avec qui il a passé une grande partie de ses journées. Plongé·e·s dans son point de vue à lui, nous sommes perturbé·e·s par le flou dans lequel il nous laisse. Il nous parle, mais ne nous dit pas tout.

Noëlle Renaude joue avec nous en jouant avec les types de discours. Elle brouille les pistes en mêlant narration et dialogues, en glissant perpétuellement de l’un·e à l’autre, et en faisant de l’écrit une vitrine de l’oral. Ainsi, ses anciens employeurs cueill[ent] [le jeune homme] par un, ah Rantanplan, deux minutes de retard, ça va ? pas trop fatigué par le wiquande ?

Meurtres, disparitions inquiétantes, et chronique de la vie d’un garçon à qui on n’a pas fait de cadeau, c’est la première partie des Abattus. Et soudainement, notre seul repère, ce « je » énigmatique et cachottier, saute, la poussière est retombée […] aussi et surtout sur celui que Rachel appelait « sa source primitive », notre héros principal, et qui, on a mis un sacré temps à s’en apercevoir, semble s’être lui aussi volatilisé étrangement, sans que personne ne s’en émeuve plus que ça.

Noëlle Renaude © Enguérand

Feux de recul

Régulièrement dans le roman, nous sommes invité·e·s à prendre un peu de hauteur sur les événements, à ne pas adhérer entièrement au point de vue du personnage, qui nous arrive déjà de manière assez partielle. Chose plutôt étonnante par rapport aux attendus d’un polar, nous sommes un peu comme ce·tte spectateur·rice à qui l’on rappelle, par des petits indices assez discrets, qu’iel est au théâtre, et à qui l’on indique, en même temps, que ce qu’il voit n’est qu’un choix parmi des tas de propositions possibles. Les Abattus contient d’autres œuvres potentielles que l’autrice a choisi de ne pas développer. 

Parce qu’on n’est pas au cinéma, Rachel n’est pas sortie de son lit, du lit de la rivière, recouverte d’algues et de cochonneries, la démarche mécanique, la peau verte et les yeux blancs, elle a échoué parce qu’elle est définitivement, réellement morte, avec sa peau verte et ses yeux blancs, dans une morgue, congelée, tavelée, rongée, flasque, dégoûtante à voir. Mais elle aurait pu sortir du lit de la rivière, si l’autrice l’avait voulu. Et là, nous avons un autre mouvement de recul face à une certaine crudité du langage. Les choses sont dites telles qu’elles sont, sans euphémisme, avec une précision parfois clinique, comme un rayon X. Nous grimaçons de dégoût face à certains détails, cependant, nous sommes piqué·e·s par la curiosité.

Nous prenons aussi un peu de hauteur lorsque l’ancienne petite amie du jeune homme et le fils de sa propriétaire enquêtent sur sa disparition. Un document, dans lequel le jeune homme évoque les personnes qui ont traversé sa vie et les différents meurtres qui ont eu lieu autour de lui, intrigue. Tout est évoqué de manière lapidaire, comme s’il s’agissait d’un rapport. Est-il derrière tout ça ? S’est-il sauvé ou a-t-il été tué ? Les personnages ne le sauront jamais. Nous, oui. Le dernier à l’avoir vu, le dernier mort du roman, aussi. C’est Max, son beau-père, mort de vieillesse. L’émotion de William, son petit-fils, prend alors pour nous une saveur très particulière ; la femme pose sa main sur son bras, vous en avez gros mais c’est une chance, vous savez, d’avoir eu un grand-père comme ça, elle sourit, oui, William sourit, c’est une chance, sans lui je n’aurais pas vécu je crois […].

Les Abattus de Noëlle Renaude, paru aux éditions Payot & Rivages dans la collection « Rivages/Noir », 12 février 2020, 409 pages. La version numérique est disponible sur leur site.

Article écrit par Alice Boucherie.

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