Les affaires sont les affaires, une critique sociale et actuelle

Au cours de son histoire, le théâtre a joué un rôle de critique social vis à vis de son époque, à l’instar de Molière ou de Beaumarchais. Les affaires sont les affaires d’Octave Mirbeau, jouée pour la première fois en 1903 à la Comédie Française, est une de ces pièces qui fustige les mœurs de son temps. A travers son personnage emblématique d’Isidore Lechat, nouveau magnat financier, Mirbeau entends dénoncer une nouvelle classe d’individu pour qui l’argent passe avant le reste. Mise en scène par Claudia Stavisky, cette pièce est actuellement représentée au Théâtre des Célestins jusqu’au 26 mars 2016.

Business is business

Dans son immense château de Vauperdu, domaine bien trop vaste pour être entretenu, Isidore Lechat mène la vie intense des grands hommes d’affaire. Alors qu’il reçoit deux ingénieurs venus lui proposer une affaire juteuse, sa fille, l’intellectuelle de la famille, est de plus en plus dégoutée par la fortune de son père et projette de s’enfuir avec son amant Lucien, le chimiste engagé par ce dernier. Le fils, en digne héritier, dilapide la fortune du père en voitures de sport et diners mondains. Face à cette situation, la mère se retrouve impuissante et n’aura qu’un rôle en retrait, laissant à son mari l’entière responsabilité de sa chute à venir. Difficile, dans ce charmant tableau, de ne pas y voir l’allégorie d’une société qui bat de l’aile, minée par l’avènement d’un capitalisme sauvage qui détruit petit à petit les valeurs de solidarité et de partage chez les individus. Non, cette pièce n’a pas été écrite en 2016 mais un peu plus d’un siècle plus tôt, en 1903. Pour comprendre sa portée, replaçons-nous un instant dans le contexte de l’époque. Le XXème siècle s’ouvre sur un monde transformé par la Révolution Industrielle, dans lequel la croyance que les nouvelles technologies et les progrès sociaux viendront à bout de la misère, de la faim dans le monde et de la guerre. C’est ce qu’on a appelé par la suite la Belle Epoque, brutalement interrompue par la Première Guerre Mondiale en 1914. Dans ce monde où tout paraît idyllique pour les plus fortunés, apparaît un personnage nouveau, le brasseur d’affaire, personnalisé ici par Isidore Lechat. Richissime, à la tête d’un empire industriel et médiatique, il n’est pas sans rappeler un Rockefeller ou autre « self-made man » parti de zéro pour arriver tout au sommet. Lechat incarne cette figure emblématique pour qui l’argent est roi, et les affaires passent avant tout. Il est calculateur, cynique, et surtout sans scrupules, notamment quand il s’agit de son ambition de devenir député ou d’étendre son domaine avec les terres du voisin. Octave Mirbeau, journaliste et écrivain incorrect, dreyfusard et profondément libertaire, entend montrer à travers ce personnage une société qui voit venir le règne de l’argent, se substituant peu à peu à la morale, et où tout peut s’acheter et se vendre. L’important succès de cette pièce au moment de sa sortie vient probablement de la justesse avec laquelle elle dépeint les mœurs des grands financiers, justesse qui s’applique malheureusement avec toujours autant de force à l’heure actuelle.

Claudia Stavisky
Claudia Stavisky par ©Hector Paliste

Une pièce atemporelle

Les affaire sont les affaires a en plus de cette dimension politique et sociale, une dimension comique et tragique. Écrite en trois actes, à la manière d’une comédie moliéresque, elle nous transporte tranquillement vers une tragédie grecque. Si les deux premiers nous font découvrir les personnages et les jeux qui les lient entre eux, le dernier constitue le tragique dénouement. Mais la morale n’a pas son rôle à jouer ici, et les coups du sort qui frappent Isidore Lechat ne l’empêcheront pas de mener à bien son affaire avec les deux ingénieurs dans un terrible tableau que représente cette avant-dernière scène. Les affaires sont les affaires est une pièce profondément amorale, où les personnages sont injustement frappés par les aléas de la tragédie. L’humour et le tragique se côtoient pour laisser s’échapper la violence symbolique qu’exerce Isidore Lechat sur les autres personnages. Cette violence transpire aussi du coté de la scénographie. Un mur gigantesque, percé de trois portes immenses, au milieu d’un espace vide, constitue le seul décor, qui bougera au gré des actes, modifiant ainsi l’espace visible. Au fond, un espace de projection où on voit apparaître la lune. Claudia Stavisky a fait le choix d’une mise en scène épurée, avec des costumes contemporains et des décors simples, bien qu’imposant, accentuant le caractère intemporel de la pièce. Si certaines coupes ont été effectuées dans le texte original, elles amènent plus de clarté et de cœur à une pièce qui dure déjà presque deux heures. Pour Stavisky, « elles rendent ce texte plus direct, plus âpre, plus contemporain et évitent les pesanteurs dix-neuvièmistes. Elles confèrent, je crois, encore plus de tranchant à l’avancée de la comédie vers la tragédie ». Enfin les acteurs ont été choisis avec soin, dans des rôles allant souvent à contre-emploi, et parfois aussi charismatiques qu’un Orson Welles dans Citizen Kane : « Pour le rôle d’Isidore Lechat, il me fallait un comédien complètement organique, comme l’est François Marthouret, un comédien qui possède une grande capacité à inventer au présent ».

Les affaires sont les affaires est une pièce qu’il faut aller voir, si ce n’est pour son coté critique, au moins pour la qualité de l’interprétation d’Isidore Lechat par François Marthouret. Si certains pourront être rebutés par les deux heures que dure le spectacle, le dernier acte apporte un de ces dénouements que l’on ne voit que dans les grandes histoires.

Guillaume Sergent

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