Les « Einstein » : la folie et le génie à la base du coup de cœur d’Anaïs

Parmi les nombreux ouvrages parus lors de la rentrée littéraire 2013 : Le cas Éduard Einstein, écrit par Laurent Seksik est un véritable coup de cœur. On se laisse porter par le goût des biographies romancées, par son vil penchant d’être humain du 21ème siècle, de l’ère « people », assoiffé de ragots en tout genre sur ceux qui font partie d’une certaine mythologie laïque. L’auteur et le roman sont tout aussi étonnants l’un que l’autre. Laurent Seksik a plusieurs casquettes : d’un côté médecin de l’autre auteur, mais aussi rédacteur en chef du Figaro étudiant, éditeur pour les éditions Lamartinière, critique littéraire pour Le Point et animateur de l’émission Postface pour ne citer que ça. Après avoir lu son roman, jeté un œil sur sa bibliographie et constaté son parcours, on comprend mieux la richesse de son travail et la difficulté que l’on aurait à critiquer le critique !

Une biographie fictionnelle étonnante

Revenons en au fait, parlons du « patient » : Le cas Éduard Einstein. Ce roman nous donne à voir le célèbre physicien à travers le regard de son fils schizophrène. Ce genre est très attendu aujourd’hui car très en vogue en ce moment autant au cinéma qu’en littérature, je pense bien sûr à de nombreux films comme J.Edgar, Lincoln ou encore Le Majordome. Ce qui plait dans la biographie romancée moderne c’est qu’elle se situe entre le documentaire et le « people » : en somme tous les détails affriolants dans la petite histoire d’un homme au sein de la grande Histoire, un des plaisirs de ce genre est cette recherche de détails très réels qui sied parfaitement à la fiction. On ne peut que penser à la biographie romancée Limonov écrite par Emmanuel Carrère et bien qu’Éduard Einstein soit moins rock’n’roll que Limonov le plaisir n’est pas moins grand à lire son histoire à travers le regard de Laurent Seksik.
Ce dernier s’est déjà essayé à ce genre avec succès en publiant Les derniers jours de Stephan Zweig en 2010 qui s’est écoulé à plus de 50 000 exemplaires. Il maîtrise son objet et en plus il connaît son sujet, en 2008, il a déjà écrit une biographie consacrée à Albert Einstein très appréciée par la critique. Très documenté, l’auteur mêle la fiction au réel sans que l’on y prenne garde. On entre dans l’esprit d’Éduard sans difficulté on s’attache à ce jeune fou, perdu, rejeté malgré lui pour sa violente émotivité. Sobriété, efficacité et originalité dans la simplicité, mais ce qui fait l’attrait principal de ce livre n’est pas la révélation du « secret » du fameux Albert Einstein mais le jeu sur le paradoxal tout au long du récit.

Un paradoxe, un autre, et encore un autre…

Paradoxale, la maladie du jeune homme qui semble moins folle que celle qui touche le siècle. La folie. La schizophrénie. La paranoïa. La violence. Autant de maux qui s’appliquent aussi bien à Éduard qu’au siècle qu’il traverse sans s’en rendre compte. La montée du nazisme, l’expansion d’Hitler puis sa chute, la guerre froide, le Maccarthysme, la chasse aux sorcières en Amérique… Tous ces évènements touchèrent la famille Einstein de près ou de loin et constituent le fond historique omniprésent du livre.
Paradoxal, le portrait fait du célèbre Einstein. L’originalité de Laurent Seksik est sans aucun doute le point de vue qu’il a choisi : on voit la vie d’Einstein traversant les années trente, sa faiblesse face à son fils schizophrène qu’il n’aura jamais le courage de revoir et qui ressent pour lui une haine sans borne. Ici, Laurent Seksik s’attaque à déconstruire un mythe. Mais cette déconstruction n’est pas pour autant à la faveur d’un acharnement et d’un jugement gratuit. L’auteur a la finesse de peindre dans son récit trois voix humaines qui s’entrecoupent, trois histoires personnelles, trois chemins de vie qui sont liés par la famille et murés dans le silence. « Mon fils est le seul problème qui demeure sans solution » tout le désarroi d’Einstein est contenu dans ces quelques mots. L’auteur saisi et peint avec une grande habileté le sentiment d’un père qui, bien que prix Nobel, est complètement désarmé face à la maladie et rongé par la culpabilité. Une autre facette de cet homme se dessine, courageux pour voir en face les grands fléaux du monde du 20ème siècle et pourtant si faible face à ses propres maux.

Paradoxale auusi, cette violence dans la naïveté. Avec la violence il y a la souffrance, intérieure aux êtres humains que sont Éduard, Albert et Mileva Einstein ; mais il y a aussi la violence interne à l’asile et à l’univers psychiatrique dans ses débuts : les séances d’électrochocs, les pseudo-traitements, les théories toutes plus folles les unes que les autres. Laurent Seksik investit complètement l’esprit du personnage d’Éduard et traduit avec une réalité déconcertante la folle violence qui l’anime et qu’il ressent. D’Éduard Einstein il ne garde que le regard dans une photo et son parcours de l’asile à sa maison, de l’asile à sa mère, de son père loin de l’asile, de l’asile à l’asile encore et pour toujours. On se prend au jeu de sa folie très rapidement, son premier portrait nous laisse voir un jeune homme cultivé qui a lu Kant et Freud. Bien qu’un peu désorienté, il semble s’adresser directement à nous, à moins que ce ne soit à son double schizophrène ? Il prend la parole et s’amuse avec les réalités. Son père et sa mère se profilent comme deux ombres faisant partie de sa pensée en n’ayant pas le droit à la parole. On assiste aussi par l’intermédiaire d’un narrateur à leur vie intime de loin, indépendamment d’Éduard. Il y a ce qui se rattache à eux, leur couple, leur vision des choses et Éduard qui occupe lui même leur pensée. C’est un tourbillon de voix, des successions de flash back qui tentent d’expliquer, de poser les bonnes questions ou de nier. Éduard est le seul à nous interpeller. Sa voix revient ponctuer les portraits successifs de ses parents et leur parcours. Dans les faits on pourrait parler d’un récit à trois voix mais c’est sans compter toutes celles qui peuplent le monde du jeune schizophrène. Son avis est arrêté, ses interrogations sont de plus en plus étonnantes, les métaphores se matérialisent dans sa façon d’appréhender le monde : un jour il souhaite devenir un chien pour pouvoir faire partie du décor et il se met à aboyer. Ses pensées sont parfois lucides, parfois extravagantes, parfois violentes, parfois complètement « je-m’en-foutiste… » Il nous livre ses histoires délirantes, drôles, poétiques et dramatiques. Il se met en scène lui même et se glisse dans sa folie, se laisse prendre par facilité, il sombre doucement.
Paradoxale encore, cette vie brisée par un patronyme trop difficile à porter. Paradoxal, le portrait de Freud au dessus du lit d’Éduard. Paradoxal, ce cri lancé aux loups chaque soir et ce silence qui l’entoure.

Une fois le livre fermé on entend encore ses échos, les ombres des personnages nous restent à l’esprit. On perpétue malgré nous leurs interrogations intimes qui nous renvoient à nous même. Un roman qui évoque la vulnérabilité et l’humanité. Il était pourtant si facile pour Laurent Seksik de proposer un livre « choc » comme on a l’habitude d’en voir, de dresser un portrait à charge de ce célèbre physicien qui ne revînt jamais voir son fils et qui le laissa terminer sa vie dans un asile. Et non. Rien de tout cela, juste une écriture faite de finesse et un regard non accusateur, un regard persant et scrutateur.

Anaïs Mottet

Une pensée sur “Les « Einstein » : la folie et le génie à la base du coup de cœur d’Anaïs

  • 1 octobre 2018 à 11 h 55 min
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    Un grand homme sans nul doute !!!!! sacrifié son fils schyzophrène par contre me déçoit beaucoup !!!! l’intelligence du COEUR est aussi important ! le principal ! le cerveau est un organe qui peut AUSSI être malade !!! comme tous les autres ! un mystère de la vie au même titre qu’un autre !! Il n’y a pas réfléchi, malgré son immense culture et intelligence !

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