Les enfants de l’effondrement, du collectif Exohra – La rencontre

Le lundi 3 février 2020, alors qu’il fait près de 20° dehors, nous rencontrons à la Maison Pour Tous – Salle des Rancy, une partie du collectif Exohra. Leur installation numérique Les enfants de l’effondrement sera présentée le samedi 8 février dans la section « Arts numériques » à l’occasion des journées du numérique de l’EPN à la Maison Pour Tous. C’est une étape vers leur projet final qui sera présenté en avril et qui comportera aussi un documentaire. N’hésitez pas à aller faire un tour, l’entrée est gratuite et les portes grandes ouvertes. (image mise en avant : © collectif exohra)

Nous rencontrons une partie des différents membres du collectif, tous actuellement en formation à MadeIN en « Communication et création numérique ». Au premier jour de leur résidence, on a parlé effondrement, numérique, expériences personnelles, émotions liées à la collapsologie, documentaires marquants et espoir…

  • Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus sur votre nom Exohra et votre logo ? 

Interview collectif exohra logo 2

 

 

© collectif exohra

Chloé et Clémence : Exohra, c’est deux mots : excipit et hora. Excipit pour les dernières lignes d’une œuvre : ça illustre bien la fin de la civilisation telle qu’on la connaît… L’écriture de la fin même : notre génération écrit sa propre ouverture. Et puis l’aura qui peut émaner d’une personne, son énergie. Et aussi d’un concept. Dans le logo : il y a l’idée du cercle pour l’ensemble, le groupe, le cyclique, la planète, le soleil, ce qui rassemble. Et l’arbre : sa silhouette évoque le réseau sanguin, les poumons, la vie organique. Et à la base du cercle, on a l’effondrement, la dislocation du cercle. On pose toutes nos questions dans ce logo-là et on veut aussi les susciter. 

Génération de l’effondrement et courbe du deuil – Le projet 

  • Est-ce que vous pouvez nous expliquer quel est le projet que vous êtes en train de réaliser ?  

Clémence : Les enfants de l’effondrement, c’est une installation numérique qui parle de la réaction de la jeune génération face aux théories de l’effondrement, et donc des crises économiques, sociales et environnementales. On va chercher quelles ont été leurs étapes émotionnelles face à l’imagination de leur futur. Pablo Servigne – le grand penseur de la collapsologie – et Raphaël Stevens avec Comment tout peut s’effondrer ? ont montré que les émotions produites par l’effondrement suivaient la courbe du deuil. On va d’abord passer par le déni, la peur, la révolte, pour ensuite trouver une phase de dépression, où l’on est démuni, impuissant, mais ensuite la courbe remonte pour passer par une phase d’acceptation et de renouveau. 

Chloé : Il y a beaucoup de psychologues qui parlent d’ecological grief : c’est la peine de voir le monde s’effondrer en partie : le fait qu’il y ait moins d’oiseaux, de plantes, qu’il fasse chaud l’hiver… C’est vraiment tabou de parler de ces émotions-là en société… 

Clémence : Dans les médias, on dit souvent que la jeune génération est très pessimiste et limite dépressive. Ce qu’on veut montrer c’est que ça fait partie du processus pour mener justement à des solutions et à des modes de vie de transition. On a envie de dire que c’est légitime pour cette génération de passer par ces émotions-là. C’est pas la conclusion en fait ! Toutes les personnes qui sont acteurs d’une société résiliente ou en transition, ils sont passés par là. 

Chloé : Quand on est dans la phase dépression, on se retrouve un peu seul. Et là, avec ce projet, on cherche à montrer que ça existe, que ces personnes ne sont pas seules à ressentir ça, et qu’elles peuvent parler et partager. 

  • Comment vous êtes arrivés jusque-là ? Comment le projet est né ? 

Chloé : Cet été, j’ai fait un stage en woofing, et le document qui en est sorti s’appelait Les enfants de l’effondrement, c’était autre chose. Mais on a gardé le nom parce qu’on trouvait ça fort et ça représentait bien notre projet : même si notre nom paraît pessimiste, il y a l’aspect enfant dedans : cette génération qui est là pour agir !

Clémence: Notre démarche au tout début, c’était d’aborder ce sujet de manière différente, pas comme dans les médias. Et en plus, nous on n’est pas des experts, des climatologues, des agronomes… Quelle légitimité on aurait de faire un truc pédagogique, scientifique ? On a choisi l’entrée artistique et documentaire : c’est le témoignage de notre génération. 

Interview collectif exohra

© collectif exohra

« Une archéologie du début du XXIième » – L’installation numérique

  • Et concrètement comment ça se traduit dans l’œuvre que vous êtes en train d’installer ?

Antoine : On ne voulait pas faire une installation comme dans un musée où on déambule entre les œuvres. On voulait vraiment reprendre la courbe du deuil et faire un cheminement. On veut toucher le spectateur, et finir sur une note positive : montrer que c’est pas mort du tout et qu’on peut se bouger pour changer les choses. 

Chloé : Et cette installation sera immersive et interactive !

Antoine : On va pas trop spoiler mais le but c’est une immersion totale, que le public soit dans l’œuvre, plongé dans chaque émotion et qu’il puisse aussi interagir directement avec les installations. 

Arnaud : On a voulu aussi mélanger le numérique au non-numérique. Il y aura une salle sans numérique carrément, vous verrez. 

Clémence : A la sortie, le spectateur va pouvoir s’auto-enregistrer – c’est pas obligatoire bien sûr mais si la personne veut parler de ce qu’elle a vécu et de ce qu’elle vit, c’est possible. 

Ce qu’ils attendent de la journée de samedi, ce sont des retours sur leur installation et des témoignages pour réaliser leur documentaire final. Au-delà d’une sensibilisation à l’art numérique, il s’agit aussi de faire découvrir la notion d’effondrement si souvent critiquée et de remettre en cause les modes de consommation classiques.

Arnaud : J’ai pas non plus envie de mettre les gens en dépression… Mais j’ai envie qu’un petit engrenage se mette en route… 

On sait de plus en plus que le numérique pollue l’environnement et exclut des personnes, ces thèmes sont importants pour vous, mais vous utilisez cet art pour en parler… Comment vous vivez ce paradoxe ? Comment vous l’assumez ? Vous en avez parlé entre vous ? 

Clémence : On peut atteindre un grand nombre de personnes, qu’on ne pourrait pas toucher autrement. Quel sens on veut donner à notre métier, à notre création ? Dans quelle mesure on considère que le message est plus important ? Après, tout ce qu’on utilise, c’est de la récupération : des vieilles télés cathodiques, des écrans de seconde main… On utilise ce qu’on a déjà à disposition, donc au final, on n’augmente pas plus notre empreinte…

Chloé : On fait un crowfounding pour acheter du matériel de seconde main, et nos contreparties sont toutes dans une démarche zéro déchet et fait main aussi…

Interview collectif exohra (2)

© collectif exohra

Pas si pessimistes que ça ? 

  • A ceux qui peuvent vous accuser de crier à la catastrophe, vous avez envie de répondre quoi ? 

Chloé : Il y a beaucoup de critiques, on rigole des collapsologues, ils annoncent la fin du monde etc… Mais, nous, on part juste d’un constat scientifique – le rapport GIEC, le rapport Meadows, qui sont peu connus, mais qui sont une réalité. 

Antoine : Nous, on est engagés, mais on ne donne pas notre opinion personnelle dans le projet, on dépeint ce que ressent et pense notre génération…

Clémence : Il y a une grosse désinformation sur ce que c’est que la collapsologie et l’effondrement : c’est pas la fin du monde, de la civilisation humaine, mais celle de la civilisation industrielle telle qu’on la connaît. 

Chloé : La fonte des glaces, la montée des eaux, la disparition d’insectes et d’oiseaux… ce sont pas des choses abstraites, ce sont des choses réelles et il y a des chiffres pour montrer ça. 

Clémence : Du coup l’effondrement, c’est un laps de temps pendant lequel, à cause des différentes crises, on a du mal à encadrer l’accès aux biens de base : la santé, la nourriture et l’eau, la sécurité. Ce moment est temporaire, il faut remettre en place des systèmes qui peuvent être résilients face aux changements climatiques, aux crises économiques et politiques… 

Chloé : Et ces solutions, elles existent déjà : il suffit de regarder le documentaire Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent pour se rendre compte qu’il y a des solutions partout dans le monde qui fonctionnent. Les institutions politiques ne sont juste pas prêtes à mettre tout ça en place. 

Clémence : Et aussi, est-ce que les gens sont prêts à changer leurs modes de consommation ? Est-ce qu’ils sont assez informés ? 

Chloé : Pour prouver qu’on n’est pas pessimistes, il faut aller à une manif sur le climat: on se bat contre quelque chose de dur, mais pourtant il y a une volonté et une joie : des clowns, des enfants, c’est la fête !

Ce projet a permis à certains de prendre plus conscience de ce qui se passe et de commencer à changer leurs habitudes, à d’autres, de mettre des mots sur ce qu’ils ressentent et ce qu’ils vivent. Est-ce que vous avez des références artistiques à conseiller qui ont nourri ce travail? 

Clémence : Foutu pour foutu, un documentaire réalisé par deux jeunes lyonnais. Et Human de Yann Arthus-Bertrand : c’est juste l’humain qui témoigne !

Chloé : On a pas mal d’inspirations de Thinkerview pour le documentaire, car on laisse les gens parler le temps nécessaire, ce qui ne se fait plus trop maintenant. Moi j’ai trois documentaires à conseiller : Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent. La terre vue du cœur, de Iolande Cadrin-Rossignol : des scientifiques qui parlent du monde avec émotion et pas qu’avec des chiffres. The Biggest Little Farm, de John Chester, un documentaire émouvant où deux australiens achètent un terrain où le sol était mort, où il n’y avait plus de vie, plus rien… et en 10 ans, ils en font un grand jardin de permaculture… A chaque souci, y a une solution naturelle !

Arnaud : Sur Netflix, la série Notre Planète, d’Alastair Fothergill, c’est des belles images, et ça fait du bien !

 

Interview collectif Exohra (4)

© collectif exohra

  • Finalement, la société post apocalyptique, elle est beaucoup plus rose que ce qu’on montre dans les films catastrophes, les médias, une fois qu’on est capable de mettre en place des systèmes décroissants, respectueux, résilients ? 

Chloé : Verte !

En chœur : Venez samedi 8 février, à la Maison Pour Tous – Salle des Rancy (Lyon 7), nous découvrir !

Ils sont passionnés et passionnants : ça promet une expérience étonnante et détonnante ! Ce samedi, foncez découvrir leur projet en famille ou entre amis ! 

Cliquez ici et pour retrouver le lien de l’évènement

Interview réalisée par Elisabeth Coumel

 

 

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