Les Fausses Confidences de Marivaux : L’inception avant l’heure !

Après Didier Bezace en 2010, Luc Bondy met lui aussi en scène Les Fausses Confidences de Marivaux au Théâtre des Célestins de Lyon, du 2 au 12 avril 2014.  Ce metteur en scène Suisse, remonte du Marivaux après avoir déjà mis en scène Le Triomphe de l’amour en 1975 et La Seconde surprise de l’amour déjà aux Célestins en 2008. Pour lui, Les Fausses Confidences, création de l’Odéon-Théâtre de l’Europe à Paris, est une comédie sur une femme  « absolument exposée et totalement mystérieuse » et il faut une grande Isabelle Huppert pour retranscrire ces émotions.

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© Pascal Victor

L’amour, une passion suggérée :

Le théâtre de Marivaux procède toujours de deux manières pour faire naître l’amour, soit par le déguisement comme dans Le Triomphe de l’amour ou Le Jeu de l’amour et du hasard soit par la suggestion comme dans Les Fausses Confidences. L’amour n’éclate pas au grand jour, il est suggéré par d’autres à des femmes qui n’ont alors eu aucune véritable preuve de cet amour.
Dubois (Yves Jacques), valet d’Araminte (Isabelle Huppert), était autrefois au service de Dorante (Louis Garret) qui lui avait confié sa passion pour Araminte. Entré à son service, Dubois décide de manipuler sa maîtresse pour l’amener à aimer Dorante. Ainsi, il s’arrange pour le faire entrer comme intendant dans la maison puis ordonne à Dorante de ne jamais lui dévoiler son amour tandis que lui, s’occupe de le faire naître en elle, ainsi commence l’inception. Par une habile rhétorique, Dubois en reprochant l’amour que porte Dorante à Araminte, réussit à faire naître la curiosité puis l’amour chez elle. En effet, on ne tombe jamais si facilement amoureux alors qu’on se croit follement aimé.
Il en est de même pour Marton (Manon Combes), la secrétaire d’Araminte. Monsieur Rémy (Bernard Verley, autre acteur très connu de la pièce), l’oncle de Dorante, amène son neveu dans la noble maison et y rencontre Marton. Voulant absolument marié son neveu, il dit à Marton  que Dorante est amoureux d’elle depuis longtemps et qu’elle devrait l’épouser, le pauvre malheureux ne dément pas de peur de s’en faire une ennemie dans la maison mais ne fait rien non plus pour lui montrer son transport, si tant est qu’il existe. Se pensant aimée, Marton s’éprend vite et éperdument de Dorante, se destinant donc à devenir une victime collatérale de la passion secrète (qui l’est de moins en moins au fil de la pièce, alors qu’il ne l’a dite à personne) qu’il a pour sa maîtresse.

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© Pascal Victor

Sans jamais que son poulain ne parle d’amour, Dubois va tout faire pour que tout le monde se persuade qu’il aime Araminte à travers des « accidents » volontaires tels qu’un tableau dans une chambre, un portrait égaré, une lettre lue par la mauvaise personne… Tous les gestes de Dorante sont interprétés dans le sens qui arrange et non pas forcément comme ils devraient l’être… Tout est doucement mis en place pour qu’Araminte devine la grandeur de cet amour et s’en retrouve prise au piège et conquise, l’inception triomphant de cette veuve…

Une mise en scène au service de comédiens prodigieux :

La mise en scène favorise cette suggestion, en effet, les murs qui séparent la pièce principale de la terrasse sont pleins d’ouvertures favorisant ce côté voyeuriste. De plus, alors qu’ils n’interviennent pas dans l’action, nous voyons souvent les autres personnages circuler sur la terrasse en fond de scène accentuant cette idée que tout est potentiellement visible par tous.­­

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© Pascal Victor

La scène est donc découpée en deux parties, une dans l’ombre marquant le lieu des dissimulations et une en pleine lumière, lieu de l’action. Cette dernière s’avance vers le public, puisqu’elle surplombe les premiers rangs accentuant à nouveau ce côté voyeuriste. Finalement, l’amour « secret » est vu de toutes parts devant par le public et derrière par les autres acteurs absolument prodigieux.
Tous les acteurs jouent parfaitement leur rôle, Yves Jacques joue un Dubois machiavélique qui se plaît à manipuler les uns et les autres, Manon Combes joue une Marton qui passe de la passion au désespoir tout en nous faisant rire. Bernard Verley campe un Monsieur Rémy autoritaire et sûr de lui en toutes circonstances. Bulle Ogier interprète divinement bien le rôle de Madame Argante, la mère revêche et acariâtre d’Araminte tandis que Louis Garrel joue un Dorante amoureux tout en retenu.
Quant à Isabelle Huppert, force est de constater que Luc Bondy ne s’est pas trompé en la choisissant pour interpréter Araminte. Elle réussit à toujours maintenir cette tension entre la femme ferme qui ne doit pas montrer ses sentiments et celle qui n’a qu’une hâte c’est de s’y abandonner. Elle va même jusqu’à se saouler au champagne pour mener Dorante à l’aveu. Ses mimiques pour marquer son agacement devant le refus de Dorante d’avouer ses sentiments ou la lassitude devant l’attitude de ceux qui l’entourent ou ses minauderies pour plaire à son amant ou encore ses mouvements de Tai-Chi pour essayer de calmer son ardeur sont tant de petites choses qui lui permettent de montrer ses talents de comédiennes et de rayonner…

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© Pascal Victor

Bien que quasiment complète, jetez-vous sur les dernières places restantes pour découvrir cette mise en scène drôle et joyeuse portée par de grands comédiens !

Jérémy Engler

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