« Les guerres produisent des récits et on fait la guerre pour en produire. » Interview de Jean-Yves Jouannais

Jean-Yves Jouannais, auteur de L’usage des ruines publié en 2009 nous parle de son nouvel ouvrage Les barrages de sable dans lequel il prolonge sa réflexion sur la guerre. Il poursuit actuellement son cycle de conférences « l’Encyclopédie des guerres. »

Entre fiction et réalité historique votre cœur balance ?
Jean-Yves Jouannais : Je n’ai jamais vraiment fait la distinction entre la matière romanesque, la fiction et l’essai. Je mélange les choses car je préfère inventer quand il me manque des éléments, c’est ainsi que j’avance. Cependant, il y a très peu d’invention, je procède par petits déplacements, par exemple telle anecdote que je n’ai pas imaginée mais que je fais exister à une autre époque.

Selon vous, la littérature et la guerre sont liées ?
Je pense qu’il n’y a pas de littérature sans guerre. Les guerres produisent des récits et on fait la guerre pour en produire. Au final celles que l’on décrit dans les livres correspondent plus à une suite de topos littéraires qu’à la réalité. L’exemple de Carthage est bon. On a écrit des livres qui sont des épopées, des traités sur la destruction de Carthage avant de se demander si elle a été détruite. Dans les deux sens on se trompe, on fait la guerre pour raconter des histoires et à partir de là on fait en sorte de retrouver une réalité qui n’a pas existé. À la fin il n’y a que de la littérature.

La guerre nous est-elle essentielle ?
37-Encyclopedie-des-guerres-credit-Axel-CoeuretQuel type d’héritage je transmets quand je fais des châteaux de sable avec des enfants, cette chose apparemment si anodine et triviale qui va lutter contre la marée ? J’ai l’impression que la guerre se transmet aussi naturellement que la respiration. Comme une chose vitale psychologiquement, on apprend à des enfants les éléments propres à la guerre : la violence, la résistance, l’offensive, l’angoisse, la perte et que la finalité de ces heures de construction est la défaite. Cette destruction, même sur la plage au soleil reste de la destruction. C’est quelque chose de très étrange.

Détruire est-il un fantasme de l’homme ?
Il y a cette idée que l’idéal de l’homme est de détruire l’ennemi, mais on en vient à tuer par manque d’imagination. Dans le fond ça ne satisfait personne, le meurtre n’est qu’une réponse paresseuse à ce rêve de l’humiliation. Et parmi les gestes humiliants il y a mettre sous le joug et détruire les villes. Le verbe « subjuguer » est important, il veut dire tout et son contraire. Dans le domaine sentimental c’est séduire et quand on s’approche du mot cela signifie rendre esclave. C’est d’une violence inouïe, ce qui est intéressant c’est que cette question de la séduction dans la guerre est très présente, les hommes sont comme des gamins et se font subjuguer par la beauté d’un uniforme pensant eux-mêmes qu’ils vont subjuguer les femmes et il faudrait aussi plaire à l’ennemi en lui offrant le plus bel aliment. C’est très troublant la séduction et la coquetterie dans la guerre.

Propos recueillis par Anaïs Mottet


D’autres articles sur cette thématique de la guerre en littérature :

Apprentissage de la connaissance de soi par un professeur nommé Guerre, Le Corps humain de Paolo Giordano
Un concerto pour un duo majestueux, Le Tort du soldat Erri de Luca
L’insouciance de l’adolescence passée par les armes, Nous faisions semblant d’être quelqu’un d’autre de Shani Bioanjiu

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