Les mois historiques du TNP : Mai, juin, juillet

Théâtre historique, théâtre politique… théâtre classique ! Avec pour nerf central bien sûr, la grande histoire du Théâtre populaire contemporain! Synthèse ou feu d’artifices de ce que Christian Schiaretti défend pour le TNP, et qui arrive à point nommé en fin de saison. Mai, juin, juillet se voulait, dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes où il a été repris l’an dernier, la démonstration de son savoir-faire. Un spectacle qui se lit pour le metteur en scène comme une « Poétique » de son théâtre conventionné – et conventionnel, parfois – qu’il défend depuis tant d’années à la direction du TNP.

Le même goût du classique

Mai, juin, juillet de Denis GuénounMise en scène Christian Sch
© Michel Cavalca

Est-ce une manière de se donner lui-même rendez-vous avec l’Histoire en fondant cette fresque historique de presque quatre heures après dix ans de présence dans ce théâtre ? On avait compris avec Coriolan le goût de Schiaretti pour l’épopée, il le ressert ici dans sa narration de mai 68 où Vilar, Barrault, Renaud, Dasté revivent ici sur scène… « Tous ces noms dont pas un ne mourra…Que c’est beau ! » : on retrouve, et dès la seconde scène qui suit le premier monologue, un parfum d’Hôtel de Bourgogne que Rostand avait mis en scène 120 ans plus tôt. Mais l’Hôtel de Bourgogne est devenu ici le Théâtre de l’Odéon, lieu symbolique dans les événements de 68 et qui sert ici d’un point de départ double : une amorce historique, puisque l’Odéon a réellement été un lieu de débat, et une amorce théâtrale puisque l’auteur Denis Guégoun ouvre dans cette pièce « une entrée particulière sur le théâtre ». Schiaretti s’accapare l’espace comme un tableau baroque, où les manifestants surplombent Maxime Mansion, interprétant un jeune provincial par le regard duquel Denis Guégoun nous fait entrer dans les événements de 68. Même les dialogues et la diction de leurs interprètes, amassés en foule aux balcons, viennent rappeler à ce moment d’ouverture l’alexandrin pétillant de Rostand.

La réunion des fidèles

C’est dans sa distribution surtout qu’il rend hommage à un théâtre populaire de troupe. Comme à l’accoutumée, Schiaretti s’entoure fidèlement de ses compagnons de route, mais mieux, il les réunit, sans doute pour la première fois, tous ensemble : la troupe du TNP, mais aussi Robin Renucci, son comparse des Tréteaux de France, Julie Brochen sa partenaire du Graal Théâtre, et quelques autres complices. Ce florilège d’acteurs sonne comme un remerciement à leur fidélité, ce retour aux sources – celles du TNP de Villeurbanne – appelle presque à boucler la boucle. Mai, juin, juillet, en un mot, aurait presque les parfums d’un adieu…

Rendez-vous avec l’Histoire

© Michel Cavalca

L’approche de Denis Guégoun n’est pas tant celle de l’historien que du dramaturge. En mettant en scène une relation épistolaire fictive entre Vilar et Barrault, il affiche une ambition d’abord dramaturgique : celle de mettre en lien les paroles des acteurs (au sens littéral comme figuré) de mai 68, pas d’en démontrer une lecture historienne. Il met en abyme sa propre lecture de l’Histoire en mettant en scène les deux prétendues dramaturges de la pièce, à chaque nœud de l’axe narratif. Leur débat sur la nécessité d’une véracité historique est rapidement conclu : « On s’en fout ! », clame la dramaturge principale, « C’est du théâtre ! ». Reste de la part de Schiaretti non pas une volonté de réalisme mais quelques volontaires clins d’oeil, qui versent sa fresque historique dans un genre de biopic théâtral dont il s’amuse. Les interprètes cultivent la ressemblance physique avec Vilar, avec Barrault, avec Renaud… Stéphane Bernard prend un plaisir fou à caricaturer Pompidou1, Fouchet2, Messmer3.

Schiaretti poursuit avec ce spectacle son entreprise d’affirmation d’un théâtre populaire bâti sur des fondements historiques et classiques. Une démarche qui prend le risque de cultiver une certaine nostalgie, mais dans laquelle on se complaît toujours à se nicher, comme dans un cocon familier, malgré une dernière partie sur Vilar un peu longue.

Yves Desvigne


1Premier Ministre, sous la présidence de De Gaulle en mai 1968
2Ministre de l’Intérieur, sous la présidence de De Gaulle en mai 1968
3Minsitre des Armées, sous la présidence de De Gaulle en mai 1968

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