Les Nègres, un spectacle clownesque signé Bob Wilson

Du 9 au 18 janvier 2015, se joue au Théâtre National Populaire de VilleurbanneLes Nègres, la pièce de Jean Genet. C’est Robert Wilson, artiste de renom, reconnu notamment pour Peter Pan ou Einstein on the Beach qui se charge de communiquer l’esprit si délirant mais aussi si complexe de cette œuvre. Comment peut-on écrire sur des Africains lorsque l’on est blanc ? Genet, riche de sa propre expérience, avait décidé, plutôt que de servir une pièce anti-colonialiste, de créer une joyeuse révolte sur ce que c’est d’être à l’écart d’une société. Et Robert Wilson semble s’en être enjoué.

Une question d’ambiance

Dans le contexte de la mise en abîme, du théâtre dans le théâtre, on peut se dire qu’il faut alors un double spectacle. Et le metteur en scène a eu l’esprit de mettre à la même hauteur toutes ses composantes. Les lumières sont incroyables, elles structurent et rythment la pièce, elles se posent et suivent les personnages. Le décor est lui aussi tellement original : l’espace scénique est donc divisé en deux puisqu’il s’agit d’une cour blanche venue assister à un spectacle noir. Les Blancs sont sur une estrade et regardent donc les comédiens noirs jouer leur pièce. Wilson nous donne du spectacle encore et encore car danse, musique jazz, chant, fond numérique tropical tempèrent le sujet pourtant morbide de la pièce qu’ils présentent : le viol et le meurtre d’une blanche. Et cette ambiance, entre une fête africaine et un show américain des années 80, si elle déroute lorsqu’on pense au thème même de la pièce, permet en fait de faire rentrer le public, l’autre Cour, dans leur jeu. Il faut également parler du son, parfois chant d’une comédienne, parfois musique d’un saxophoniste. C’est un spectacle pour tous les sens, très entier, qui ne laisse pas dehors la qualité de plasticien de Robert Wilson. Mais le son est aussi, à de nombreuses reprises, bruit de mitraillettes. On passe du rire, de l’émerveillement, de tout ce spectacle très joyeux au sursaut, à la perplexité. Le jeu qu’instaurent alors les comédiens dans la pièce et le metteur en scène nous fait chercher des yeux la suite, on veut savoir d’où viennent ces tirs, s’ils sont dans la pièce ou dans la réalité des personnages. On passe d’un sentiment à un autre, avec toujours cette ambiance carnavalesque qui s’échauffe sur scène.

© Lucie Jansch
© Lucie Jansch

Des acteurs percutants

Si les acteurs n’avaient pas été aussi bons et convaincants, on peut penser que la pièce n’aurait pas eu une grande portée. Ils portent l’âme du texte de Genet et l’idée de Bob Wilson. Et ils sont vraiment très bons car il peut être dangereux de créer une telle ambiance, une telle scénographie. C’est se frotter au risque d’une représentation racoleuse, vue seulement comme un bon moment de cirque. Mais ils ont cette force, ils ont tout d’abord une déclamation convaincante, leurs voix portent et ils communiquent leur message. Ils ont aussi pour certain l’accent africain qui, s’il peut provoquer des interrogations quant à la compréhension du texte, rappelle le contexte de la pièce qu’ils jouent. Leur costumes sont plutôt pailletés, colorés pour ce qu’il s’agit des comédiens et blancs, très structurés pour la Cour. Ils ont un maquillage qui ourle leurs yeux de blanc et de couleurs, il doivent donc s’assumer en tant que comédiens mais aussi en tant que Nègre dans la vraie vie. Ils jouent aux clowns, aux acteurs, aux magiciens mais la réalité est la couleur de leur peau et la condition qui s’en suit. Et c’est pourquoi il est si important que le texte soit respecté. La distribution lui fait ici honneur puisque sous couvert d’une mise en scène burlesque se révèle leur talent de clameur, ils ont chacun leur voix et elles permettent vraiment une cohérence et une cohésion de l’histoire d’un texte avec la mise en scène proposée par Robert Wilson. Il y a aussi leurs corps, qui accentue l’intérêt de l’espace pour le metteur en scène. Ils dansent, se tordent comme pour mieux faire sortir les mots ou l’expression de leur identité.

Quand les masques tombent

© Lucie Jansch
© Lucie Jansch

Cette représentation, haute en couleurs éveille finalement un constat : dans cette mise en scène, très peu de noir finalement. Alors où est-il ce Noir ? Dans les comédiens, dans la Cour ? Les personnages sur l’estrade descendent en effet et après avoir été tués métaphoriquement, ils enlèvent leur masque de Blanc : difficile alors de continuer le procès sur le meurtre de la Blanche. Ils sont désormais tous Noirs, et c’est devant nous, public de Blancs qu’ils se tiennent. Et finalement, on peut se demander s’ils ne racontent pas notre histoire : ils ont tué une Blanche, c’est peut-être nous la Blanche puisque nous sommes seuls devant eux, imposants. Ils sont maîtres des mitraillettes qui semblaient les dominer un peu avant. Ils semblent faire notre procès et décider de notre mise à mort, d’après leur pratique rituelle. C’est pour cela que l’esprit de Genet est plutôt bien amené : faire que tout se retourne, que l’inquiétant et long prologue où ils avancent puis se figent sous le bruit des mitraillettes en vulnérables victimes résonne avec l’épilogue, où les mitraillettes viennent nous menacer nous. Il y a bien, au milieu de ce climat tropical et festif, la mort qui rôde, la guerre, les injustices, la difficulté d’être Noir, d’être différent. Et c’est pourquoi l’histoire d’amour qui se construit entre Village et Vertu semble si étrange : les personnages répètent les phrases plusieurs fois, on se demande bien pourquoi, quel est l’intérêt de les redire encore et encore ? Et puis, au fur et à mesure, cela prend du sens, il faut répéter les phrases d’amour pour se convaincre que les Noirs aussi ont le droit de les prononcer, de les ressentir. Dans la lenteur, car les sentiments, contrairement à toute la pièce carnavalesque qui a été créée, sont bien réels et méritent d’être savourés. Ils ne sont ni noirs, ni blancs, ils sont juste là. La pièce se clôt alors sur leurs stances lyriques qui nous parlent, peu importe notre couleur de peau, c’est notre humanité qui décide. Une ode à la différence et la liberté que les comédiens, lors du salut final ont revendiqué pour leur pièce mais aussi pour toute la culture et la liberté d’expression en brandissant des crayons. Ou comment, au terme d’une pièce sur l’anticonformisme rappeler qu’il s’agit d’une liberté inaliénable dans notre pays.

Cette pièce est unique, il s’agit d’une mise en scène comme on a peu l’habitude d’en voir, où il y a spectacle sous et dans spectacle, où le texte est un instrument de mise en scène et de parole endiablée, où tout se renverse. Les Nègres dansent, crient, rient, aiment. Et cette mise en scène, si elle n’est pas forcément accessible sans avoir une idée au préalable du texte, est flamboyante de joie, de férocité et d’humanisme.

Solène Lacroix

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