Les Oranges ou l’histoire de l’Algérie racontée par Aziz Chouaki

Mercredi 23 mars, au théâtre des Clochards Célestes dans le 1er arrondissement, a eu lieu la première représentation de Les Oranges d’Aziz Chouaki, mise en scène par Marie Fernandez et Mohamed Brikat, et interprétée par ce dernier. Ce texte, écrit en 1997, raconte l’histoire de l’Algérie, depuis sa conquête par la France en 1830 jusqu’à nos jours. À travers différents personnages qui se succèdent dans l’ordre chronologique, tous interprétés par Mohamed Brikat, il montre les vicissitudes qu’a connues tout un peuple au cours de son histoire moderne. Cette pièce sera jouée jusqu’au 2 avril 2016.

Une histoire de sang

Cette histoire commence à Alger, sous un soleil de printemps. « Que faire aujourd’hui ? Aucune idée, voir venir, tant qu’il y a du soleil ». Pendant que les gamins du quartier jouent au foot avec une boite de conserve, le narrateur nous montre un étrange objet accroché à son cou. « Ce pendentif ? Accroché à cette chaîne en argent ? Oh, c’est rien, juste un souvenir. La première balle qu’un soldat Français a tiré, sous le laqué azur de ce ciel d’Algérie. Juillet 1830. » Aziz Chouaki, auteur algérien, évoque dans cette pièce l’histoire de son pays, qu’il a fuit en 1991 pour s’installer en France, depuis la colonisation française jusqu’à aujourd’hui. A travers un seul acteur-narrateur, qui incarne successivement plusieurs personnages, il fait revivre les évènements forts de l’histoire commune de ces deux pays, liés l’un à l’autre pendant plus de 130 ans. La conquête puis l’arrivée des colons européens, l’enrôlement des indigènes pendant les deux guerres mondiales, et enfin la guerre sans nom jusqu’à l’indépendance. Il rappelle pendant cette période comment l’Arabe, l’indigène, était stigmatisé par les autorités françaises, considéré comme un citoyen de seconde classe. Comment Albert Camus, prix Nobel de littérature en 1957 et Pied-Noir[1] accessoirement, ne mentionne quasiment jamais dans ses livres les quelques 9 millions d’Arabes qui vivaient en Algérie à cette époque. Comment la classe diplômée algérienne a conduit la révolte contre l’occupation française, avant de tomber dans les massacres qui ont marqué les dernières années avant l’indépendance, dans un duel terrible entre partisans du FLN et ceux de l’OAS[2]. Le 5 juillet 1962 est signée l’indépendance. Beaucoup d’européens quittent à jamais la terre où ils ont grandi. Pour les autres, s’ouvre une période d’espoir et de reconstruction. « Enfin chez nous » crient-ils. Période terrible pourtant, qui voit l’arrivée de la dictature, de la montée de l’islam politique, et de la guerre civile. L’histoire de l’Algérie a été en grande partie écrite dans le sang, celui de tous les peuples méditerranéens aussi loin que l’on remonte, qu’ils soient Phéniciens, Romains, Arabes, Turcs, ou Français. C’est une histoire qui s’écrit encore à l’heure actuelle, et que des auteurs comme Aziz Chouaki tentent de comprendre, et de partager, à travers le théâtre et la littérature.

Un monologue dense

Effectivement, cette pièce, écrite sous forme d’un monologue d’une heure et demie, ne cherche pas l’excuse ou le reproche, mais bien la compréhension. A travers son personnage narrateur, Chouaki essaie de réunir les causes qui expliquent qu’au moment où il écrit la pièce, la plupart des algériens vivent dans la galère. « Dans Algérien, il y a rien ». On devine, à travers ce protagoniste, Chouaki, qui a dû fuir son pays au début de la guerre civile suite à des menaces de mort, désabusé par le FIS[3] et horrifié par les attentats et les massacres en tout genre. Les Oranges revient aussi sur les conditions de montée de l’islam politique en Algérie, période qui entre en résonnance avec la notre, en particulier suite aux nombreux attentats commis récemment en Europe et dans le monde au nom d’un dieu « qu’il faut craindre » plutôt que d’aimer. C’est avec une mise en scène simple, mais audacieuse, que Marie Fernandez et Mohamed Brikat arrivent à reproduire l’ambiance des rues d’Alger. On applaudit au passage le jeu parfait du talentueux Mohamed Brikat qui, à travers ses différents personnages, arrive à nous faire passer du rire aux larmes tout en déclamant avec force, humour et indignation un monologue d’une heure et demie magnifiquement écrit. « Oui, la première balle dont l’écho hante les tympans, jusqu’à aujourd’hui, cachez moi ce… que je ne saurais… La première balle, elle s’est logée dans une orange, les oranges d’Algérie, oui. Les si fameuses… »

Peu de pièces peuvent se targuer d’avoir une mise en scène impeccable interprétée par un acteur habile. Les Oranges peut. Autant par son sujet que par la manière de l’aborder, elle arrive à captiver le spectateur sans que l’attention ne se relâche une seule minute, et à nous faire parvenir, depuis la rive sud de la Méditerranée, un peu de parfum et de lumière d’Algérie.

Guillaume Sergent


[1] Les pieds-noirs sont les français de souche ayant vécu ou étant nés en Algérie pendant la période de colonisation. Ils étaient environ un million au moment de l’indépendance, en 1962, pour 9 millions d’Arabes.

[2] FLN : Front de Libération National, principal mouvement indépendantiste algérien qui prendra le pouvoir à l’indépendance.

OAS : Organisation Armée Secrète, force paramilitaire française en faveur de la présence française en Algérie. Elle est aussi responsable de nombreuses exactions sur la population civile, quelque soit son origine.

[3] Front Islamique du Salut, formation politique militant pour la création d’un Etat islamique, qui s’est progressivement radicalisée au point de commettre de nombreuses tueries d’intellectuels, artistes et hommes politiques. Elle a été dissoute en 1992.

Une pensée sur “Les Oranges ou l’histoire de l’Algérie racontée par Aziz Chouaki

  • 24 mars 2016 à 18 h 21 min
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    Oui on aurait bien aimé voir cette pièce. Deux Pieds-noirs.M et D

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