Les Précieuses Ridicules : pas une ride !

Du 18 au 21 décembre 2014, le Théâtre de la Renaissance vous propose une recréation récréative, un théâtre musical-music-hall, Les Précieuses ridicules mises en scène par Camille Germser et ses « Girls ». Un grand bol d’air frais, un réjouissant n’importe-quoi, un joyeux bordel qui, étrangement, est d’une vitalité débordante. Attachez vos ceintures, ajustez votre mascara, et c’est parti pour le show.

Willkommen, bienvenue, welcome!

La première impression qui peut sauter à la gorge du spectateur est celle d’un mélange inédit des genres, un mélange dangereux. Vaudeville, music-hall, comédie musicale, mélodrame, histrionisme, grande duchesse de Gerolstein, comédie antique, tragédie, cabaret, tout semble convoqué sur scène dans un amusant fourre-tout, où le spectateur est un peu perdu. N’étaient-ce pas les « Girls » qui vous recommandaient, à l’orée de la représentation, d’attacher vos ceintures… Lâchées sur scène, pilotées cahin-caha par un pilote-metteur-en-scène, elles jouent l’hypocrisie, l’arrivisme, au point de devenir, elles-mêmes, hypocrites et arrivistes, à moins qu’elles ne le fussent déjà ?
Cette recréation de la pièce iconique de Molière est, à dire vrai, un total travestissement, que l’on ne peut que recommander pour vos zygomatiques. C’est l’histoire d’actrices qui décident de jouer Les Précieuses ridicules. Et pour cela, elles n’hésitent pas à ressusciter Molière, en chair, en os et en seins. Parce que oui, il n’y a que des femmes sur scène ! Molière, donc, tout en strass et en taille fine, pomponné de blanc et perruqué, avec un accent so 17th century (tellement 17e siècle) ! Oui, les « Girls » parlent anglais parfois, mais la traduction vous sera donnée. De Paris à Hollywood en passant par Lyon, elles vous font la totale : farce, pitrerie et fine escrime, et heureusement, le ridicule ne tue pas.

© Julien Benhamou
© Julien Benhamou

Et qui dit mélange des genres dit mélange du gender. Les hommes sont donc joués par des femmes, les femmes jouées par des femmes qui jouent des hommes qui jouent des femmes, à moins que les hommes ne soient joués par des femmes qui jouent des femmes qui jouent des hommes… Vous suivez ? « L’auteur ne comprend rien, le metteur en scène ne comprend rien, nous n’y comprenons rien, le public ne comprend rien, mais the show must go on ! » s’écrie l’une des actrices pour résumer la situation.

« Voilà qui est beau ! » — Molière

On accordera une mention spéciale à l’Ave Maria, qui est chatoyant. C’est un moment de pur plaisir, qui produit une sorte de détonation visuelle, auditive, et presque charnelle. On frissonne de bonheur et on éclate de rire : cette représentation est si plein de bonnes trouvailles qu’on peine à y dénicher le petit truc en trop. On se contentera de regretter le passage avec Ève et Lilith, qui d’une part peut être un peu obscur pour le non-initié à la gnose para-biblique, d’autre part peut sembler un peu too much, même si la critique s’accorde pour décerner à Molière le titre anachronique de « féministe ».
Féminisme, sans doute, avant-gardiste, cela va sans dire, Les Précieuses ridicules n’est pas qu’une simple pièce où tout est fait pour la drôlerie. On sent qu’affleurent, sans jamais l’emporter sur le comique, de grands thèmes sociaux : la compétition dans le monde du spectacle, l’égoïsme, la cupidité, le « star-system », et on va jusqu’à frôler la tragédie. La comédie, comme toutes les pièces de Molière, risque toujours de basculer dans le côté sombre, et ce n’est que par l’intervention, divine ou magique, d’un coup de théâtre romanesque que tout bascule de nouveau dans le rire le plus franc.

© Julien Benhamou
© Julien Benhamou

Les costumes sont somptueux : paillettes et plumes sont au rendez-vous, dans un kitsch éblouissant, et combinent bien le titre : c’est précieux, c’est ridicule. Les lumières sont exceptionnellement bien choisies : tout met en valeur chacun des mouvements de danse, ou de joie des comédiennes. Le son est ébouriffant : on a presque envie de chanter avec elles, sur une création originale du metteur en scène lui-même, dans sa totalité.
Bien sûr, les puristes seront effarés qu’on puisse torturer un texte, mais seront rassurés de voir Molière, le vrai, se révolter contre tant de frivolités. Non content de montrer en quoi Les Précieuses ridicules sont profondément contemporaines, Camille Germser a aussi décidé de nous dévoiler ce que sa représentation a de risible, de vain, et d’impur. Il prévoit en partie les critiques qu’on peut lui faire, et s’arrange pour expliquer ses choix de mise en scène. Et bien qu’il joue avec le feu, il réussit à ne jamais tomber dans l’explication ou le didactisme, deux aspects fort écœurants du théâtre. Bref, on se surprend à applaudir à tort et à travers, et lorsque vient la fin, on aimerait que ça continue toute la nuit.

Mais il est impossible de rendre compte de l’intégralité festive de cette pièce. Si vous voulez être surpris, rire à tout rompre, et passer un bon moment, filez au théâtre de la Croix-Rousse et prenez place dans un avion des plus colorés, direction la Comédie. Une pièce pour petits et grands, que vous offre la compagnie La Boulangerie

Willem Hardouin

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