Les Sept Femmes de Guy des Cars, le coup de cœur de Solène

Guy des Cars est un auteur du XXème siècle qui a écrit un nombre d’œuvres impressionnant. Après avoir été journaliste puis lieutenant au début de la Seconde Guerre mondiale, il commence vraiment sa production littéraire et il obtient en 1941 le prix Goncourt de la zone libre pour L’Officier sans nom. Son roman Les Sept Femmes a été publié en 1947 pour la première fois puis en 1964 après quelques modifications. Il s’agit d’un roman fantastico-satirico-galant qui n’a pas vieilli car les thématiques sont toujours d’actualité.

 

Un récit aux registres surprenants

Ce roman est assez spécial, car l’on ne s’attend pas à quelque chose de complètement fou, l’auteur a bien réussi à nous piéger. On commence lors d’un bal, pendant les années 20, où toute la belle société se regarde. On pense qu’on aura affaire à un roman sentimental et psychologique. Il débute avec le point de vue de Sylvia, jeune femme comblée financièrement mais très malheureuse avec son mari. Elle rencontre Graig, un homme plus âgé qui regarde les lignes de sa main et lui propose un marché : il peut lui promettre le bonheur mais elle doit lui léguer sa vingt-sixième année. Cela paraît complètement loufoque, on se demande pourquoi qu’un homme comme Graig, qui semble tout avoir, aurait besoin d’une jeune année de cette femme. Le récit se penche alors beaucoup sur ce personnage de Sylvia qui, après avoir signé le contrat, voit sa vie changée, elle est en effet plus heureuse. Mais, une fois âgée, elle va réclamer sa vingt-sixième année à Graig parce qu’elle veut redevenir jeune, retrouver ses traits d’avant pour séduire un jeune homme dont elle est éperdumment amoureuse. Mais tout ne se passe pas comme prévu et Sylvia ne peut pas vivre son mariage comme prévu. Cette histoire est assez spéciale, on ne comprend pas pourquoi elle est si courte, elle fait à peine un quart du livre, que peut-il bien arriver ensuite ? « Sept femmes » dit le titre, on se dit qu’il doit s’agir de nouvelles. Mais le génie de l’auteur est dans le renversement de la narration.

Une construction en bouleversements

Le récit qui avait déjà bien tenu en haleine avec l’histoire de Sylvia va se pimenter encore. On passe au point de vue de Gilbert, celui qui était censé se marier avec Sylvia. Il vient retrouver Graig pour avoir des explications sur cette année perdue mais Graig, plutôt que de lui raconter ses manigances, va l’y entraîner. Le bouleversement tient dans ce changement de point de vue qui quitte l’histoire galante pour un véritable voyage initiatique pour Gilbert. Graig veut lui montrer qu’il peut le consoler de la perte de sa bien-aimée : il va l’emmener aux quatre coins du monde rencontrer plusieurs femmes, qui ont chacune une qualité marquante, mais avec souvent un passé peu glorieux. Graig veut ainsi montrer qu’il ne faut point s’emballer en amour. Mais il y a toujours la sphère fantastique puisque Graig a chaque fois un rôle dans l’histoire de ces femmes et il raconte à son protégé comment il a pu de la sorte en extraire le meilleur pour pouvoir créer une femme unique, idéale, qu’il est prêt à offrir à Gilbert quand il aura achevé son apprentissage. On est alors impatient de savoir comment cela va se passer avec cette créature parfaite que Graig a passé plus de cinquante ans à élaborer. Et on est curieux de savoir quelle pirouette l’auteur va utiliser pour encore tout bouleverser, et nous renvoyer à ce petit détail que l’on avait oublié et qui va pourtant être lourd de conséquence pour la suite de l’intrigue.

Une morale ambiguë

(c)Erling MandelmannComme un roman d’apprentissage, le récit présenté vise à faire évoluer Gilbert dans sa conception de l’amour et de la femme. À chaque rencontre il s’éprend totalement de la femme en question mais il est ensuite dégoûté par le récit des failles que Graig lui conte. Il est donc censé devenir plus exigeant, plus mesuré, moins fougueux. Mais son précepteur est loin d’être un saint puisqu’il aime la perversion, il s’arrange toujours pour que le destin aille dans son sens. Gilbert en est conscient mais il est émerveillé tout de même par ce que Graig lui promet. La septième femme sera la plus grandiose de toutes, et, après avoir connu toutes les autres, il sera prêt à la rencontrer, elle, et l’épouser. Cependant, Gilbert ne connaît pas le passé des manigances de Graigqui risque de tout gâcher. Faut-il prendre le risque alors ?
« Jeune homme, parmi les innombrables noms, plus ou moins bons, dont les hommes m’ont affublé depuis que la terre tourne parce qu’ils hésitent à prononcer le véritable, il n’y en a qu’un qui ne m’ait jamais déplu : celui que vous venez de prononcer… “Le Tentateur”? Quel joli métier! »
Impossible de savoir ce que Graig veut en retour, il est malin et il prétend tout offrir à Gilbert. Pourquoi ? Que trouve-t-il comme intérêt à emmener un jeune homme banal dans plein d’endroits différents ? Les questions que l’on se pose ne trouveront réponse que dans la révélation parfois implicite du personnage, des ses sentiments, des ses intentions.

Ce roman est très prenant, il développe un suspens dans l’absurdité des bouleversements qui pourtant construisent l’histoire de manière très ingénieuse. Sous les thèmes de l’amour, la quête d’un idéal, la jeunesse, Guy des Cars illustre sa virtuosité narrative.

Solène Lacroix

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