Les serments indiscrets de Marivaux : Mi-fugue, mi-raison

             Projections : check.

            Matière (riz) : check.

            Interaction avec le public : check.

            Animations sonores bizarres : check.

            Changement de décor en pleine lumière : check.

Passé par Brecht, Shakespeare, Gogol et plus récemment Racine, Christophe Rauck a décidé de s’attaquer à une époque qu’il avait délaissée jusqu’alors, le XVIIIe siècle français. Du 16 au 26 avril, au théâtre des Célestins, il met en scène Les Serments indiscrets de Marivaux. Cette pièce est représentative du goût du dramaturge pour la « métaphysique du cœur » telle qu’il l’appelle – et que nous appelons aujourd’hui « marivaudage ».
Dans cette pièce, Lucile et Damis sont promis l’un à l’autre par leur père respectif. Mais ils s’engagent l’un à l’autre à tout faire pour saboter ce mariage arrangé. Alors qu’ils y parviennent, ils se rendent compte que, finalement, ils s’aiment (c’est ballot !).

Être ou ne pas être contemporain

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© Anne Nordmann

Cette pièce, il faut l’avouer, commence mal. L’on entre dans la salle, et les acteurs sont déjà en plein jeu. Mais cela ne sert en rien l’action : on entend vaguement quelques phrases, on projette des images sur un rideau à moitié transparent. Puis, déception, la pièce est ponctuée de tous les passages obligés de la mise en scène contemporaine : Christophe Rauck ne nous épargne que la nudité. L’utilisation hasardeuse du caméscope et de la projection auraient pu être une bonne idée. Mais mis à part déconcentrer et déconcerter le spectateur, qui cherche vainement à quoi cela peut bien servir, on ne retiendra de ce gadget que sa capacité à montrer le visage des acteurs sous l’angle le moins avantageux qui puisse exister – la contre-plongée qui expose les trous de nez n’est pas particulièrement élégante.

D’autres bizarreries sont à noter : un jean qui tranche avec les costumes plus ou moins d’époque, un débardeur noir qui laisse voir les bretelles rouges d’un soutien-gorge, des rideaux intéressants mais qui gênent cruellement la visibilité et dont la fonction n’est pas toujours très claire.
Cependant, cet essai de modernisation fait du bien. En effet, il permet de souligner les enjeux très contemporains du texte de Marivaux. Notamment ce discours sur l’amour et l’engagement. Le topos de l’honneur qu’il y a à respecter une promesse est assez vite mis de côté pour exposer deux personnages pris en contradiction entre leurs idéaux, leurs conceptions de la vie, et leurs émotions, la direction de leur cœur. Ce que les personnages explorent, dans cette mise en scène audacieuse, c’est leur ignorance de l’amour, mais aussi les questions que ce sentiment peut poser – et l’on se réjouira que Christophe Rauck soit assez élégant pour ne pas fournir de réponse. Les parents sont dépassés par les jeux et les détours des enfants, ces derniers ne comprenant pas de quoi parlent leurs parents. Le mariage est arrangé, désarrangé, réarrangé, les familles composées, décomposées, recomposées. Le seul personnage lucide est peut-être Phénice, vivement interprétée par la sémillante Sabrina Kouroughli.

 Aimer à n’en savoir que dire

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© Anne Nordmann

La mise en scène tirant vers le contemporain a donc du bon, de temps en temps. Notamment le moment où Damis est au sol, allongé sur le côté, et qu’il trace du doigt des cercles invisibles sur le sol. Cette référence à l’univers des mangas souligne le foisonnement des inspirations qui nourrissent cette mise en scène débordante. Cette scène en particulier relève du domaine du chibi, caricature nippone qui rapproche le personnage de l’enfance. Cet exemple souligne la grande vertu de la pièce, qui est de ne pas sombrer dans un pathos facile. Il aurait été aisé de verser dans la tragédie larmoyante, au grand nom de la subversion du genre. Mais Marivaux écrivit une comédie, et la mise en scène essaie de restituer la subtilité d’un texte incisif.
Le texte sert beaucoup la pièce. Les phrases sont délicieusement alambiquées pour dire plus que ce qu’elles ne disent, ou moins que ce qu’elles veulent dire ; les personnages sont confus, ou cherchent à confondre, se contredisent pour ne pas se dédire. La promesse de tout faire pour ne pas s’épouser s’émousse face à l’impossibilité de ne pas aimer. Les phrases sont aiguisées comme des scalpels. Le résumé officiel de la pièce dit à raison que « l’incapacité à dire, l’impossibilité sociale à être en accord avec ses sentiments et ses émotions nous renvoient à un comique […] où chacun des protagonistes croit l’autre à l’endroit où il n’est pas, prisonnier de ce qu’il croit être ou de ce qu’il croit que les autres pensent qu’il est ». En un mot : c’est un joyeux bordel !
C’est là que le bât blesse : la pièce cède trop facilement à la caricature. Il y a un côté rentre-dedans de la mise en scène qui tend beaucoup à passer les subtilités au rouleau-compresseur. Par exemple, les trois minutes de changement de décor qui ne servent qu’à passer l’intégralité de la chanson de Brassens : La non-demande en mariage. « Regardez, nous avons trouvé une chanson trop cool qu’on dirait composée pour la pièce ! » De même le jeu outré de Marc Susini (alias Monsieur Eraste), qui flirte dangereusement avec la bouffonnerie. Ses manières grotesques ne servent pas la comédie.
On notera au passage l’excellent jeu de Pierre-François Garel (Damis) et d’Hélène Schwaller (Lisette), qui interprètent à merveille toutes les nuances de leurs personnages. Au contraire, on pourra s’étonner de Cécile Garcia Fogel (Lucile) qui s’essouffle toujours après douze syllabes, bien que l’on soit en prose.
Le caractère exagéré du jeu des divers personnages n’est toutefois pas totalement inutile. Il peut arriver que cela serve le dessein de la pièce. L’énervement, par exemple, de Lucile et Damis, qui en viennent à s’insulter dans une dispute qui dépasse le nombre de décibels raisonnables dans une pièce de théâtre, parvient à masquer le véritable sens de leurs paroles : on ne réalise qu’ils se disent « Je t’aime » que lorsqu’eux-mêmes s’en rendent compte ; le spectateur, comme le personnage, est plongé dans une action spectaculaire où il ne décrypte qu’a posteriori, et c’est un véritable plaisir de comprendre sans qu’on nous explique.

On retiendra donc de cette pièce un texte magnifique, une mise en scène audacieuse et vraiment drôle, mais desservie par certains de ses effets. Cela n’endommage pas l’engagement de Marivaux, s’il n’est pas blasphématoire d’appeler ainsi les questions qu’il pose sur le rôle de la parole et le regard des autres, sur la position sociale et sur le rapport des hommes et des femmes, entre eux, entre autres, vis-à-vis de leurs désirs, de leurs passions. Une pièce qu’on ne retiendra pas forcément comme une grande révélation dramatique, mais qui fait plaisir à regarder. Une mise en scène qui a raison, mais dont on fugue avec joie.

 

Willem Hardouin

2 pensées sur “Les serments indiscrets de Marivaux : Mi-fugue, mi-raison

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