Les songes du Prince de Hombourg au TNP

Créé pour la cour d’honneur du Palais des Papes, Le Prince de Hombourg, version Giorgio Barberio Corsetti, sonne comme un hommage au théâtre de Jean Vilar, et comme la promesse tenue d’un déploiement d’images merveilleuses ou cauchemardesques. Le héros romantique d’Heinrich von Kleist invite jusqu’au 8 mars le spectateur du Théâtre National Populaire à un songe tourmenté, et à la redécouverte d’un texte lyrique et puissant.
Il suffit d’une première image, celle de la comédienne Anne Alvaro dressée face public, lisant avec détachement les premières lignes de Kleist, pour qu’à l’exposition de l’auteur se substitue celle du metteur en scène Giorgio Barberio Corsetti. Cette exposition esthétique annonce d’emblée le goût du metteur en scène pour l’image, pour la silhouette, pour un théâtre de costumes dans la tradition d’un théâtre populaire.

© Patrick Roux

Mais au-delà, on y devine aussi une revendication pour le texte bien moins forte. De fait, le spectacle s’axe sur des prouesses visuelles plus que sur la réflexion des rapports qu’ont les personnages face au pouvoir et à la loi, face à la famille et aux sentiments aussi, qui sont pourtant au centre du Prince de Hombourg. À la veille d’une victoire contre les Suédois, Frédéric Arthur de Hombourg, enivré par un songe amoureux, en oublie son devoir militaire et les consignes convenues par les généraux. Dédaignant le plan prévu, il part impulsivement à l’assaut, permet de remporter la bataille, mais en « gâchant la victoire » de son oncle l’Électeur Frédéric Guillaume. Héros de guerre, il devient en même temps rebelle miliaire. Giorgio Barberio Corsetti n’a de cesse de rappeler qu’à l’origine de cette transgression héroïque, il y a un songe et un rêveur héroïque et héros romantique.

L’onirisme comme axe de la pièce

Giorgio Barberio Corsetti insiste sur le fait que « la pièce commence dans un rêve et se termine par un évanouissement ». Passé le préambule, le spectacle s’ouvre sur une scène chimérique, mais au-delà, sur un processus d’incarnation théâtrale et poétique, où Frédéric Arthur de Hombourg, couronné de lauriers, est porté et vêtu par des éphèbes grecs : on atteint d’emblée un lyrisme exacerbé… qui hésite presque avec la dérision tant l’image est appuyée. Toujours à la recherche d’images puissantes et de tableaux savamment dessinés, Giorgio Barberio Corsetti teinte de bout en bout son spectacle d’onirisme. S’appuyant sur la vidéo et sur des décors mobiles, il s’amuse avec merveille des volumes, des hauteurs et de l’horizontalité, soumettant le jeu des comédiens au défi de la gravité, et les personnages à un vertige onirique, jusqu’au tableau final, mariage ou échafaud, qui voit le Prince de Hombourg en lévitation, manipulé par les personnages qui contemplent la fuite extrême de ses songes.

© Christophe Raynaud de Lage

Rêve ou cauchemar

L’onirisme de Giorgio Barberio Corsetti est en fait toujours en tension avec le cauchemar, et par-delà, explore le personnage du Prince sous l’angle de la folie. Les images d’Alessandra Solimene et Lorenzo Bruno explorent tout un imaginaire cauchemardesque, par des lignes toujours redessinées et un travail axé sur un contraste ombre / lumière, où la projection agit toujours comme une représentation de l’imagination. Ombres projetées de nulle part, masques grimaçant, cheval de bataille comme surgi d’un cauchemar de Füsli, le cauchermardesque vient alors suggérer la folie d’un héros à la silhouette shakespearienne.

Une maîtrise de l’image exclusive ?

Incontestablement, Giorgio Barberio Corsetti maîtrise l’image et le tracé de ses scénographies, au point parfois d’en forcer la technique au détriment d’une certaine fluidité : l’ « apothéose » finale de Frédéric Arthur est d’une beauté redoutable, mais se veut précisément conçue comme le point d’orgue du spectacle, quitte à l’appliquer de manière trop abrupte. Au travail esthétique millimétré, on aurait préféré que la rêverie, folie douce du personnage, ne soit pas seulement traitée pour servir le travail de l’image, et qu’au-delà, Giorgio Barberio Corsetti pousse davantage sa réflexion sur le rapport au pouvoir et à la loi, qu’il amorce pour mieux l’abandonner à l’image.

© Boris Horvat

Une création dans son contexte avignonnais

Peut-être faut-il alors resituer le spectacle dans son contexte de création, celui de l’ouverture de la 68ème édition du Festival d’Avignon et la volonté de son nouveau directeur Olivier Py de renouer avec la tradition vilardienne. La commande de la pièce en est d’abord un symbole fort, Le Prince de Hombourg ayant été un spectacle phare parmi les mises en scène de Vilar et dans l’Histoire du Festival d’Avignon. Les choix de Giorgio Barberio Corsetti épousent ce même goût du théâtre populaire et de l’image, en même temps que la revendication de textes à fort caractère politique, ici avec la réflexion sur l’obéissance aveugle à la loi. Mais l’ancrage dans un contexte institutionnel prend le risque de contenir l’oeuvre de Kleist. Giorgio Barberio Corsetti n’en crée pas moins un théâtre visuel fort, porté par une maîtrise scénographique à laquelle les comédiens participent totalement. Nul doute que dans la chaleur de juillet et après plusieurs éditions audacieuses mais polémiques, Avignon retrouvait avec ce spectacle une partie de son public.

Yves Desvigne

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