Les Troubles de Belfast en 1971, un réalisme déroutant

Au 20ème festival Ciné O’Clock, organisé par le cinéma le Zola à Villeurbanne, ce samedi 7 février était marqué par la diffusion du film The Hard day’s night suivie d’un blind test. Mais juste avant, à 18h45, était rediffusé le film ’71 du français Yann Demange. Ce film se passe en 1971 à Belfast et raconte l’histoire d’un jeune soldat britannique, Gary Hook, qui se retrouve blessé dans le quartier catholique de Belfast et donc particulièrement hostile pour tout soldat anglais.

Une traque haletante

Si Yann Demange refuse de considérer son film comme un thriller, la traque que subit Gary Hook, joué par Jack O’Connell, en territoire hostile rassemble pourtant de nombreux codes du genre, à commencer par la traque elle-même. Lorsque le soldat est séparé de ses compagnons d’armes, il est poursuivi par deux membres de l’IRA qui veulent le tuer. Pendant cette traque, la caméra n’est pas stable, elle tremble, elle filme de biais et parfois de manière floue afin de troubler le spectateur et le mettre dans le même état de stress que le fuyard. Comme dans la plupart des traques, on lui tire dessus et il essaie de ralentir autant que possible la course de ses poursuivants jusqu’à trouver refuge dans des toilettes au fond d’un jardin.
Pour sa première mission, il est en état de choc, son meilleur ami a été tué sous ses yeux, il s’est fait rouer de coups et a bien cru qu’il y passerait. Après avoir laissé passer l’orage et attendu la nuit, il prend des vêtements civils et tente de retourner à sa caserne. Il rencontre un enfant catholique qui découvrant qu’il est un soldat l’emmène dans le quartier catholique pour qu’il soit en sûreté. Suite à une explosion, il se retrouve blessé et de nouveau dans la peau d’un fugitif qui a vu quelque chose qu’il n’aurait pas du voir. A ce moment là, le réalisateur nous replonge dans le même état de Gary, qui sonné par l’explosion n’entend plus rien et a dû mal à marcher et à voir ce qui se passe autour de lui. Yann Demange nous place encore dans la même situation que le personnage principal, nos sens sont tout aussi altérés que les siens mais la caméra ne nous montre pas ce que voit Gary réellement, il y a très peu d’effet de caméra à l’épaule. Le spectateur n’est plus seulement témoin de l’action dans son fauteuil, il la vit et la ressent avec le personnage.
Blessé, il s’effondre dans la rue et est recueilli par un protestant et sa fille qui le soignent avant que la traque ne reprenne. Les membres de l’IRA le recherche pour le tuer, les soldats de sa caserne veulent le retrouver pour le sauver et les soldats de la MRF (Military Reaction Force), une unité de surveillance civile créée en 1971, ont des intentions pour le moins floues…

Un réalisme sans misérabilisme ni glorification

Dans ce film, aucun parti pris. Chaque personnage nous est montré tel qu’il est et agissant selon ses convictions. Le réalisateur n’apporte pas de jugement de valeur ou moral sur les actions des personnages. L’histoire se déroulant en temps de guerre, vous aurez du mal à définir un vrai méchant, ce qui confère un certain réalisme au film, en plus des différents plans de caméra dont nous avons déjà parlés. Personne n’agit pour son propre intérêt, tous agissent pour l’intérêt de leur « communauté » ou de leur « organisation », personne n’est foncièrement mauvais. Seul le personnage de Sean, un gamin impliqué dans quelque chose qui le dépasse, met tout le monde d’accord.
La force du film réside dans sa capacité à nous servir des scènes brutes sans surplus d’analyses ou de dialogues. Tout est laissé à l’interprétation du spectateur. Aucun dialogue introspectif n’est à signaler, à aucun moment les personnages ne parlent seuls pour exprimer leur ressenti ou expliquer ce qu’ils ressentent ou vont faire, aucun flash-back où le personnage se remémore des bons moments passés pour sortir d’une situation compliquée. A aucun moment, on ne tombe dans le misérabilisme, les émotions des personnages sont authentiques et servies brutes.
S’il n’y a pas de vrais méchants, il n’y a pas non plus de héros au sens fort du terme. Evidemment il y a un personnage principal mais il n’agit pas de manière particulièrement héroïque, il cherche simplement à sauver sa peau et n’accomplit rien de particulièrement héroïque pour un soldat, il ne dénonce pas la « situation confuse » dont il est témoin et laisse l’armée étouffer l’affaire. De même ses sauveurs ayant faits une petite erreur appréciation ne sont pas non plus valorisés. Ils ont fait leur devoir et agit comme il devait le faire.

Le festival Ciné O’Clock nous propose de revoir ce film poignant de Yann Demange, lauréat du prix du Meilleur réalisateur aux BIFA 2014, (prix du cinéma britannique indépendant), sorti en novembre 2014. Ce film vous donnera des sueurs froides et vous bluffera par son réalisme et sa réalisation. A voir absolument ! Et pour conclure notre semaine consacrée au festival Ciné O’Clock, nous vous recommandons la dernière avant-première du film, celle de Shaun le mouton ce dimanche 8 février à 16h45, juste après Pride à 14h.

Jérémy Engler


Pour en savoir plus sur ce conflit entre l’Irlande et l’Angleterre, nous vous recommandons les livres de Sorj Chalandon Mon traître et Retour à Killybegs qui ont fait l’objet d’une adaptation théâtrale par Emmanuel Meirieu dont vous pouvez lire la critique sur notre site.

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