L’estampe de Kazuo Kamimura : une exposition à ne pas rater

Nous sommes toujours dans le 44ème festival international de la bande-dessinée d’Angoulême, et après vous avoir parlé de l’exposition Marvel et de l’exposition consacrée à Hermann, c’est un artiste japonais dont le nom ne vous semblera pas forcément familier, Kazuo Kamimura, dont nous allons vous parler. C’est le musée d’Angoulême qui accueille en ses murs les planches de l’auteur, et un étage entier ne semble pas de trop pour rendre hommage à l’auteur !

Un mangaka/illustrateur follement passionné

© Kazuo Kamimura
© Kazuo Kamimura

Il suffit d’un chiffre pour impressionner tout le monde, auteurs compris : Kamimura réalisait en moyenne 350 pages par mois, avec des pics à 450 pages. Impossible de tenir un tel rythme si on n’est pas totalement investi dans son art. On nous explique rapidement que l’homme, qui travaillait dans la publicité, ne réussissait pas à s’épanouir dans son métier… Rapidement, il se tourne vers l’illustration pour exprimer sa créativité, mais aussi vers le manga, plus précisément le gekiga.

Qu’est-ce que le gekiga ? C’est un type de manga destiné aux adultes, et qui traite de drames humains, de société – en bref, des drames contemporains. Il préfère ce registre à celui de la violence militaire, chose qu’il rejette en bloc, particulièrement inquiet quand il voit que les armes à feu sont de plus en plus représentées dans les œuvres de ses compatriotes. S’il y a un objet qui doit être stylisé dans son œuvre, ce sont les fleurs : elles sont régulièrement présentes, et ont une fonction réelle dans le propos, que ce soit pour indiquer l’emplacement de l’action, la date, ou une symbolique : l’homme est expert en la matière.

Cette passion pour les fleurs sera utilisée dans des mangas où les femmes sont généralement des protagonistes : cela s’explique notamment par son enfance, durant laquelle il fut élevé par sa mère, seule. Elle s’occupait d’un bar, à proximité d’un club de strip-tease… Très tôt, l’auteur a baigné dans un monde où les femmes sont érotisées, et dans un monde où elles doivent savoir être indépendantes. Tout ce vécu transparaîtra dans les créations du mangaka, vécu qui sera parfaitement affiché et finement décortiqué dans cette exposition.

Des dessins travaillés, violents, érotiques, et hauts en couleurs

L’amour, la vengeance, l’érotisme et la couleur : ce sont quatre des principaux axes choisis par l’exposition de la société 9ème art. Cette sélection de plus d’une centaine de planches fascine, et la palette d’émotions sur laquelle Kamimura joue est impressionnante ! Commençons par parler d’amour, en partie représenté par son œuvre Le Club des divorcés, dans la sélection officielle de ce 44ème FIBD, ou bien dans Lorsque nous vivions ensemble, d’où est tiré une planche somptueuse où l’ombre d’un oiseau en plein vol est projeté sur un couple : deux silhouettes qui correspondent parfaitement, et donnent un aspect aérien, onirique d’une force sans égale.

© Kazuo Kamimura
© Kazuo Kamimura

La vengeance rime avec violence, et rien ne nous est épargné dans Lady Snowblood : les thématiques, viol, meurtre, corruption sont très sombres, et le dessin de l’auteur esthétise tous ces actes, normalement abjects. Le lecteur ressent tout le contraste d’un bel objet représentant quelque chose d’immonde.

Dans le thème de la maturité, il est impossible de ne pas évoquer la partie érotique des œuvres proposées : on soulignera la présence d’un shunga, une scène érotique dessinée sur tissu, qui a attiré bon nombre de personnes curieuses… L’œuvre était visible dans un interstice étroit, entre deux murs, et il y avait quelque chose de l’ordre du voyeurisme quand on observe cette scène pour le moins particulière ! Beaucoup ont ri, l’étonnement fut intergénérationnel, et il est très intéressant de placer une œuvre comme celle-là dans une exposition, ne serait-ce que pour constater les réactions du public !

© Kazuo Kamimura
© Kazuo Kamimura

Enfin, abordons le sujet de la couleur : on a dit que Kamimura était mangaka et illustrateur. La nuance est que le mangaka fait généralement toutes ses planches en noir et blanc… L’illustrateur utilise les couleurs, et on voit différentes planches de différents moments de la carrière de Kamimura : des planches où seules deux couleurs, ses préférées, sont utilisées, et d’autres plus récentes, beaucoup plus riches, qui datent d’une époque où l’auteur dit avoir « appris à aimer les autres couleurs ».

Difficile d’ajouter plus d’éléments que ceux-ci : l’exposition est de l’ordre de l’incontournable, et sa richesse est telle qu’il faut bien envisager d’y passer un après-midi entier pour saisir tout à fait ce qu’elle veut exprimer. Que vous soyez sensible au manga ou non n’est pas quelque chose à considérer tant ce qu’on nous propose est travaillé et riche. C’est le témoignage d’une époque, d’un Japon de l’après-guerre, d’un Japon qui veut aborder des sujets sérieux avec ses « dessins dérisoires » qui nous est offert au musée d’Angoulême. Même si la file d’attente est longue pour le musée, n’hésitez pas à vous y rendre : ces quelques minutes de patience seront bien récompensées !

Jordan Decorbez

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