L’état et ses tentacules financières apportés sur un plateau d’argent par Thomas Bronnec

Thomas Bronnec est rédacteur en chef adjoint délégué de L’Express.fr, en charge de l’animation de la home page. Il est l’auteur de Bercy au cœur du pouvoir, paru en mars 2011, et il anime le blog Les couloirs de Bercy. Il est journaliste et auteur de plusieurs documentaires pour la télévision. Il a exploré pendant quelques années les arcanes du ministère des finances. Son quatrième ouvrage, Les Initiés est mis à l’honneur cette année lors du festival des Quais du Polar de Lyon puisqu’il est nominé pour le prix des lecteurs Quais du Polar/20 minutes, dont la remise du prix aura lieu le samedi 2 avril à 15h30 dans le Grand Salon de l’Hôtel de Ville. Et vous, si vous aviez dû faire partie du jury, l’auriez-vous fait gagner ? Laissez-nous vous aider à vous faire votre petite idée avec notre critique sur son livre.

Un suicide fait remonter à la surface un autre suicide

Christophe Demory, secrétaire attaché à la ministre de l’économie et des finances, attend l’ascenseur. Quand la porte s’ouvre, il se retrouve nez à nez avec l’ex-ministre Serge Weissmann et ne peut s’empêcher de repenser à l’anecdote de la galerie de portrait. Une fois arrivé dehors, il distingue une forme sombre sur le gravier. Il continue son chemin pendant quelques secondes puis fait marche arrière en direction de la masse sombre. Le corps est étendu le visage, curieusement, face au ciel. Il tremble et c’est ce moment-là que choisissent ses yeux pour se porter sur une clé attachée à une pièce de puzzle. Une réunion au sommet s’impose et il faut contacter la ministre de l’économie et des finances, Isabelle Colson. Elle arrive rapidement et rejoint Christophe Demory dans son bureau ou se trouve également le directeur de la police nationale, Bernard Bennarivo. Qui est cette femme étalée sur le gravier ? Un badge trouvé sur la victime permet de lui attribuer une identité : Stéphanie Sacco. Après une enquête rapide, la morte était portée disparue depuis trois ans ; date à laquelle sa voiture avait été retrouvée garée au bord de la Seine près de Troyes. Un problème de sécurité se pose car comment une soi-disant morte peut pénétrer dans l’hôtel des ministres avec un badge à son nom ?
À l’époque tout le monde avait cru qu’elle s’était suicidée sans comprendre le pourquoi du comment car elle était une jeune femme brillante, une inspectrice générale des finances de Bercy assez renommée. Le dossier avait été classé même si son corps n’avait pas été retrouvé. Il est vrai que l’affaire était arrivée juste après un autre suicide, celui de Nathalie Renaudier, alors il fallait éviter les remous.

ch3xx-KiIsabelle Colson, la ministre de l’économie et des finances, avait réussi un coup de maître : couper les banques en deux. D’un côté l’activité des crédits classiques et de l’autre des activités spéculatives. En rentrant chez elle, elle se demande pourquoi cette femme qu’elle ne connaît pas est venue se suicider dans son ministère. Elle verra cela demain…
Christophe Demory rentre chez lui et se replonge dans ses souvenirs… ses années passées auprès de Nathalie Renaudier et puis cette fin tragique de leur histoire. Il l’avait appelé la veille mais n’avait pas obtenu de réponse au message laissé dans la boite vocale de son portable. Le lendemain matin il avait rappelé, le père de Nathalie avait décroché et il s’était précipité au domicile où le père l’attendait : Nathalie s’était suicidée sans aucune explication. Avec ce deuxième suicide, les blessures du passé se rappelaient à son bon souvenir…
Daniel Caradet, patron du trésor, se souvient lui aussi des deux femmes et du rapport qu’il leur avait demandé d’établir pour venir en aide aux banques françaises au moment de la chute de Lehman Brothers en 2008. Un mauvais souvenir cette crise… le Crédit Parisien était accusé d’avoir acheté, avec de l’argent public, une des plus grosses banques néerlandaises. Elles avaient fait une enquête minutieuse et décortiqué toute la machine infernale de l’affaire. Puis il les avait reçues dans son bureau pour leur faire comprendre que leur découverte devait rester dans un tiroir de leur tête. Puis elles avaient été mises au placard. Daniel Caradet se sent revenir en arrière, mais pourquoi le suicide de Stéphanie Sacco arrivait maintenant ? Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour raviver les mémoires des uns et des autres ?

Thomas Bronnec annonce, dès le début de son polar, le milieu dans lequel se situe son histoire. On retrouve tout de suite les ingrédients d’une bonne intrigue, les personnages sont posés et leurs rôles dans cette affaire de suicide à répétition se dessinent à l’horizon. On imagine une sombre affaire d’état enfouie dans un tiroir avec un premier suicide, plusieurs années auparavant, resurgissant du meuble à tiroirs à la suite d’un deuxième suicide. On pense immédiatement que le problème est bien plus complexe qu’il n’y paraît ! L’auteur nous donne l’envie de poursuivre notre lecture grâce à la personnalité des personnages et le style de l’écriture.

L’intérêt de l’état : une excuse pour des ambitions sur le fil du rasoir

Thomas Bronnec avec Jérôme Leroy lors d'une table ronde
Thomas Bronnec avec Jérôme Leroy lors d’une table ronde

Christophe Demory pénétre dans le bureau de la ministre pour parler de son rapport sur le Crédit Parisien. Après les banalités de complaisance sur les évènements de la veille, elle entre dans le vif du sujet avec une froideur non feinte. La chemise contenant ses commentaires pose visiblement problème : il doit revoir sa copie ! L’intérêt de l’état doit passer au- dessus des considérations personnelles ; rien n’est plus important et il faut maintenir le cap du Crédit Parisien même si pour cela on emploie les grands moyens ! La ministre se radoucit en jouant sur la corde sensible « j’ai encore besoin de vous, Christophe. L’état a encore besoin de vous. Ne laissez pas cette histoire vous bouffer. » Par « histoire », elle parlait du suicide de Nathalie Renaudier et Stéphanie Sacco. Le deal est simple elle décide, il s’accroche. Christophe doit parler le plus rapidement possible à Caradet de l’élaboration de son plan de soutien et lui faire avaler qu’il faut passer à autre chose. Le combat risque d’être ardu…Caradet avait participé au sauvetage de 2008, il sait de quoi il parle. La raison d’état vient de s’ébranler et les rouages du pouvoir commencent à faire des remous. Nul doute que chacun cherchera à tirer la couverture à soi ou tirer son épingle du jeu, mais à ces petits jeux, certains vont y perdre bien plus qu’ils ne le pensent… l’intérêt de l’état devient tout à coup celui d’autres ministres, du directeur de la banque, de bons nombres d’autres personnes : une bonne excuse pour des ambitions démesurées ! Justifient-elles des morts ? La corruption serait-elle devenue « raison d’état » ?
Christophe Demory va devoir jouer serrer dans cette cour du pouvoir, tout en cherchant la raison du suicide de son amie. Arrivera-t-il au bout de cette enquête sans y laisser quelques plumes ?

Thomas bronnec nous accompagne page après page dans l’univers du monde de la haute administration des finances et des banques. Les personnages distillent à merveille leurs ambitions, leurs travers et l’auteur nous montre la face cachée de nos hommes et femmes politiques jouant à la roulette russe avec notre argent. On ne peut pas s’empêcher de penser à la crise économique que nous traversons actuellement et ce livre laisse un goût amer quant à la valeur réelle de tous ces énarques au pouvoir. Il faudrait peut-être revoir la copie des cours donnés à l’E.N.A. L’intérêt de l’état n’est-il pas celui du peuple ? Finalement, rien ne change vraiment… le roi, sa cour et ses intrigues sont toujours là, seuls leurs noms ont changé mais le principe reste le même ! La royauté se cache derrière la République et dans le monde du pouvoir les droits de l’homme sont eux aussi bafoués.

Une belle démonstration

101436290L’auteur nous enrichit par son récit et nous n’avons pas eu besoin de suivre les cours de l’E.N.A, heureusement ! Même si Thomas Bronnec précise les choses à la fin de son histoire : « Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages ne sont que des constructions intellectuelles. Toute ressemblance avec la réalité serait donc purement fortuite, selon la formule consacrée. Le contexte politique et économique qui sert de trame à l’histoire ne doit en revanche rien au hasard ». Nous établissons automatiquement un lien avec notre société et notre gouvernement actuel. La frontière entre la politique et les finances semble bien mince et on se demande si le pouvoir politique ne ressemble pas de près ou de loin à une mafia bien organisée avec ses négociations dans l’ombre, ses manipulations, ses réunions secrètes, etc… On adhère à l’analyse de l’auteur grâce à son travail rudement bien documenté, la lecture est facilité par de petits chapitres et un style simple, accessible quel que soit le lecteur. Pour ne rien gâter, la fin du livre en dit long sur l’être humain et ses dérives.

Françoise Engler

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