Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes : spectacle d’utilité publique

Dans le cadre du Festival Off d’Avignon, Le Théâtre de l’Oulle accueille pour cinq représentations du 14 au 19 juillet Lettres aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes porté sur scène par Gérald Dumont dirigé par Nathalie Grenat. Acte militant destiné à ouvrir le dialogue et éveiller l’esprit critique, on ne peut que saluer la démarche !

Lecture spectacle

unnamed (9)Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes est le dernier texte de Charb, publié aux éditions Les échappés en avril 2015. Gérald Dumont et Nathalie Grenat ont décidé de faire circuler ces mots, de les faire sortir du livre pour leur donner une voix sur scène. C’est moins une pièce qu’une lecture théâtralisée qui est faite de la Lettre aux escrocs de l’islamophobie. La simplicité du dispositif lui permet d’être déplacé dans une multitude de lieux : lycées, collèges, salles de spectacles petites ou grandes… Texte initialement destiné à la lecture, il n’en est pas moins complètement intelligible sur scène malgré le sujet grâce à son écriture de qualité, son ironie et sa précision qui le rendent parfaitement accessible. Les caricatures de Charb et les vidéos d’archives sont autant de médias qui viennent s’ajouter à la lecture-spectacle pour illustrer et enrichir le propos.

« En France, la parole raciste a été largement libérée par Sarkozy et son débat sur l’identité nationale. Lorsque la plus haute autorité de l’État s’adresse aux cons et aux salauds en leur disant “lâchez-vous, les gars“, que croyez-vous que font les cons et les salauds ? Ils se mettent à dire publiquement ce qu’ils se contentaient, jusque-là, de beugler à la fin des repas de famille trop arrosés. La parole raciste, que les associations, les politiques, les intellectuels avaient réussi à confiner dans un espace compris entre la bouche du xénophobe et la porte de sa cuisine, est sortie dans la rue, elle a irrigué les médias, elle a encrassé un peu plus les tuyaux des réseaux sociaux… »

Dans une langue limpide, la Lettre aux escrocs de l’islamophobie décortique l’usage qui est fait de l’« islamophobie » en tant que terme et concept. Il analyse le double phénomène de la libération de la parole raciste dans l’espace public et l’émergence du concept d’islamophobie qui muselle et annihile tout débat autour de questions qui pourraient être liées à l’islam. Selon lui, les médias et les politiques, au profit d’une logique commerciale et électorale, contribuent à entretenir un certain flou autour de la notion d’islamophobie qui devient un moyen commode d’attiser les peurs tout en étant le prétexte pour ne pas débattre de questions autour de la laïcité. Les escrocs de l’islamophobie sont alors tous ceux qui détournent ce terme pour en faire un bouclier-écran empêchant le dialogue, et permettant de facto aux propos racistes de se répandre et d’être banalisés. Brandir l’islamophobie comme argument systématique c’est alors dénier la liberté d’expression, la laïcité, mais c’est aussi dénier aux pratiquants de l’islam la possibilité d’avoir une analyse qui leur est propre et qui ne passe pas nécessairement par le filtre de la religion. Lettre aux escrocs de l’islamophobie est un texte qui, une fois écouté sur scène, appelle à être relu pour déceler les mécanismes qui sous tendent la plupart des discours actuels.

Un débat décevant

La lecture-spectacle du texte de Charb proposée par Gérald Dumont était absolument passionnante et remettait en question l’ensemble du discours, voire du non-discours autour de la laïcité, de l’islam… Malgré la qualité de la représentation de ce texte coup de poing, c’est avec un certain dépit qu’on observe qu’un tel discours ne suscite chez les spectateurs qu’une forme d’autosatisfaction d’être présent, un réel assentiment, mais qui les fait entrer dans une forme de sidération où le débat n’est pas possible. Ils restent dans l’émotion de ce texte, celle qui, bien que légitime, empêche de parler de l’action. Lors de cette représentation à Avignon, le texte de Charb fait consensus dans la salle, mais ne suscite pas de débat autour de la manière d’amener ce texte. On regrette qu’un temps de médiation n’ait pas été mené pour lancer un véritable débat entre les invités en présence qui puisse nous éclairer sur le travail de terrain, la diffusion du texte, sa réception par les différents publics qu’ils rencontrent et l’engagement de chacun des invités pour donner à entendre ces idées.

Si le débat à Avignon n’avait malheureusement que très peu d’intérêt, il n’empêche que la lecture spectacle soulève de véritables questions, qui mettent en jeu le dialogue au sein de notre société. Quand la France entière est Charlie au lendemain des attentats, ce texte nous rappelle, malgré lui, qu’il ne suffit pas de défiler une fois et brandir des banderoles. Il faut rester attentifs, ne pas se laisser endormir par des discours qui contribuent à laisser ceux qui attisent la peur et la haine être de plus en plus présent sur la scène politique et médiatique. Un spectacle d’utilité publique, à voir avec vos enfants, ados, amis, et surtout avec ceux qui ont le vin raciste… ils en auront bien besoin !

Anaïs Mottet

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