Et si l’Europe nous était contée…

Dans le cadre du Festival In d’Avignon, du 6 au 14 juillet 2019, à 22h, dans la cour du Lycée Saint-Joseph, Roland Auzet met en scène Nous l’Europe, banquet des peuples écrit par Laurent Gaudé avec des comédiens de nationalités différentes mais tous européens ! Leurs interrogations et réflexions nous proposent, sinon une définition de l’Europe, des pistes pour mieux appréhender ce que signifie « être européen ».

Pourquoi l’Europe ? Et quelle Europe ?

La troupe étant composée de comédiens et comédiennes de nationalités différentes, tous ressentent différemment le fait d’être européen, mais surtout chacun a une vision singulière de l’Europe. Tous évoquent ce qu’ils estiment être un moment fondateur de l’Europe.
Plusieurs dates d’insurrections, de rébellions, de guerres entre les peuples sont évoquées pour nous montrer que l’Europe s’est construite sur la violence. C’est la violence qui a rapproché les peuples, ils ont voulu s’unir pour éviter les guerres sur nos continents. On comprend que l’oppression et le racisme ont longtemps défini l’Europe et que la CECA (Communauté Économique du Charbon et de l’Acier) a opéré un rapprochement économique entre des nations qui s’opposaient, dans l’espoir qu’avec des intérêts communs, le risque de conflit armé serait limité. Si l’entreprise est louable, elle s’est faite sans la consultation des peuples, elle s’est ouverte à d’autres nations, sans consultation des urnes, on nous a imposé l’identité européenne en nous affirmant qu’il fallait prioritairement s’identifier en tant que citoyen de l’Europe plutôt qu’en citoyen de sa nation.

© Christophe Reynaud de Lage

Le spectacle pose également la question de l’identité européenne. S’il est évidemment important de comprendre comment est née l’Europe, la question de l’héritage de cette Europe est fondamentale. Comment se définit-on en tant qu’européen ? Se définit par la peur de la guerre ? Se définit-on par rapport aux antécédents de notre pays avant son adhésion à l’Union Européenne ? Peut-on se revendiquer européen, quand nos parents ont participé au massacre de certains peuples ? Peut-on se dire européen quand l’Europe semble ne pas répondre aux enjeux socio-économiques actuels ? Toutes ces questions sont abordées frontalement ou subtilement, Roland Auzet et Laurent Gaudé nous invitent à s’installer autour d’une table pour assister à un débat grâce auquel notre vision de l’Europe aura forcément changé… nous sentirons-nous plus ou moins européens après ce spectacle ? À vous de chercher la réponse ?

Comment raconter l’Europe ?

L’Europe telle que nous la présente Roland Auzet sur scène est multiple, elle rassemble différentes nationalités une dizaine de comédiens et un chœur de quarante personnes. Chaque comédien a pour mission de représenter son pays ou une situation liée à la politique européenne. Tous nous soumettent leur questionnement, leurs accords, désaccords… L’Europe est protéiforme et complexe, comme l’est cette mise en scène. Tous sont d’abord unis au plateau car ils sont tous européens, puis plus on aborde les spécificités de chaque pays, plus les comédiens prennent la parole, plus le chœur disparaît, comme si les citoyens européens ne se sentaient pas concernés par cette discussion. Le chœur reviendra faire corps avec les comédiens lorsque sera évoquée la création de la CECA. La musique très forte, voire oppressante par moment, est jouée par le groupe allemand SUN, duo brutal-pop, composé de Vincent Kreyder à la batterie et de Karoline Rose au chant qui représente également l’Allemagne et son passé parmi les comédiens, rappelle que cette Europe se veut forte, brutale, sure d’elle-même.

© Christophe Reynaud de Lage

La pièce alterne les monologues et les discussions à plusieurs, nous proposant de véritables débats contradictoires montrant la diversité de cette union de peuples. On croit assister à une nouvelle Tour de Babel, tout le monde essaie de parler le même langage – tous parlent français au début – pour tendre à plus de prospérité, mais les divisions – marquée par le retour à leur langue d’origine – menacent l’équilibre de cette tour en construction… A-t-on été trop vite ? S’est-on vu plus beau ou plus fort qu’on ne l’est ?
Aux vues de l’actualité, difficile de traiter de l’Europe sans aborder la question des migrants, on assiste à trois interrogatoires d’un même expatrié demandant l’asile politique. Le premier entretien est assez neutre et froid, le deuxième le place dans une situation de culpabilité notamment avec ce zoom fait sur son visage et projeté sur le mur. Ce focus semble l’accuser et la troisième partie de l’interrogatoire montrera que cette lumière a peut-être levé un voile… Le mur présent sur scène sur lequel sont projetés certaines images des comédiens et comédiennes pour mieux nous faire ressentir leurs sentiments est aussi un moyen de montrer la frontière qui existe entre les peuples. Quand l’un parle, la majorité est cachée derrière ce mur, tantôt il force un comédien à se déplacer, l’obligeant à rentrer dans le rang, tantôt il permet à un autre de surplomber ses camarades, tantôt il est un obstacle à surmonter. Ce mur semble représenter une frontière tant physique que morale, symbole d’une Europe en crise qui ne sait plus si elle doit les affranchir, les renforcer…

© Christophe Reynaud de Lage

Chaque soir un grand témoin différent, issu du monde politique et engagé dans l’Europe, répond aux questions des artistes dans le but de nous expliquer ce qu’est l’Europe pour un politicien et surtout pour partager d’où vient sa foi en l’UE. Nous avons eu la chance d’écouter Luuk van Middelaar, membre du cabinet du Président du Conseil Européen, Herman Van Rompuy auteur de deux ouvrages très remarqués : Le passage de l’Europe. Histoire d’un commencement et Quand l’Europe improvise qui proposent d’intéressantes réflexions sur les directives européennes et sur les valeurs de l’UE. Son témoignage est intéressant pour nous aider à comprendre ce que représente l’Europe pour des politiciens mais aussi pour rappeler les bonnes décisions ou choses qu’a faites l’Europe depuis sa création, tout en reconnaissant qu’il y a eu quelques ratés.

Roland Auzet donne un côté majestueux au texte de Laurent Gaudé en l’investissant sur un tel plateau avec de si bons artistes dans un dispositif si riche qui mêle musique, danse, théâtre, philosophie, histoire et politique. Rien n’est laissé de côté dans cette mise en scène qui plaira autant aux eurosceptiques qu’aux pro-européens en proposant une véritable réflexion sur l’Union Européenne et notre identité européenne.

Jérémy Engler

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