Lève-toi et parle !

Mercredi 10 octobre, l’Envolée Culturelle s’est rendue au Point du Jour pour assister à la première de Mujer vertical 2019 d’Éric Massé. C’est avec la larme à l’œil que nous vous en parlons. (Image mise en avant : © Jean-Louis Fernandez)

Portraits de femmes

Sur scène, il y a des femmes : Alejandra Borrero, actrice et directrice d’un théâtre en Colombie, ainsi que l’une des figures de proue du féminisme colombien ; Ana Milena Riveros, ancienne paramilitaire dans une formation d’extrême-droite, qu’elle a intégré par nécessité plus que par idéologie ; Julisa Murillo, porte-parole de la communauté afro-colombienne et ancienne victime des paramilitaires ; Nicole Mersey Ortega, actrice chilienne qui nous transmet le témoignage de Maria Alejandra Martinez, une guerrillera qui n’a pas pu monter sur scène avec les autres ; et enfin Juliette, une partie d’Éric née en 2011 lors de la création du spectacle Une chambre en ville, et ayant déjà créé un spectacle pour elle toute seule, Femme verticale, en 2013.

Ainsi, Mujer vertical, dans sa version augmentée de 2019, rassemble les témoignages de ces femmes. Ils s’enchaînent. L’enfance, d’abord, avec son lot de préjugés dans le cercle familial : le père d’Ana Milena ne supportait pas qu’elle s’occupe des vaches alors que son frère était en cuisine, parce que pour lui ils avaient inversé les rôles qui leur étaient dévolus ; avec son lot de difficultés et de violences : Juliette, issue d’une famille rurale et pauvre, devait par exemple porter cet « horrible manteau fuchsia » que sa sœur avait porté avant elle et qui a été cause de railleries et d’insultes de ses camarades d’école. Mais les violences de la prime jeunesse se poursuivent et s’intensifient au fil du temps, elles deviennent viols ou guerres, et le corps de ces femmes en portent encore les stigmates. Ils sont parfois bien visibles, comme la blessure de balle sur la poitrine d’Ana Milena, mais ils sont souvent plus discrets : ils se devinent dans un œil brillant, au bord des larmes, dans un tremblement, dans un mot qui a du mal à sortir, coincé dans une gorge nouée. Les médiations de la scène, de l’écriture des témoignages sous la forme d’un texte à apprendre, et de leur fictionnalisation par des références littéraires comme les personnages d’Hamlet ou d’Ophélie des pièces de Shakespeare ou comme Cendrillon, ne suffisent pas à éloigner les traumatismes et leur résurgence dans les corps. Une émotion brute, parfois difficilement contrôlable, est alors transmise au public, qui la reçoit en pleine figure et qui s’en trouve alors profondément touché. Même Nicole Mersey Ortega est émue comme si l’histoire de Maria Alejandra et de son double dessiné, Malebre, était en fin de compte la sienne. Ce double de Maria Alejandra est mis en scène dans son journal intime dessiné, qu’elle tenait régulièrement pendant la guerre en Colombie, et dont certains dessins sont projetés sur les panneaux blancs en fond de scène : son témoignage est ainsi appuyé de manière plus concrète, il acquiert davantage de réalité, et le dessin pallie en quelque sorte à l’absence de cette femme sur le plateau. Nous la voyons à travers ses dessins, et à travers le corps de Nicole Mersey Ortega, qui nous transmet son histoire avec une grande sincérité.

 

1162419-mujervertical-jeanlouisfernandez063-2.jpg© Jean-Louis Fernandez

 

Entrons dans le cercle

Le centre de l’espace scénique est occupé par un cercle de livres. Ce cercle est d’abord une métaphore de l’arbre de la connaissance : Alejandra Borrero s’y réfère en lisant un texte de Florence Thomas, grande figure du féminisme en Colombie, réinterprétant la Genèse en faisant d’Ève la première figure de femme transgressant l’ordre établi et désirant plus d’autonomie et de savoir. Mujer vertical est aussi un spectacle innervé par des textes relevant plus ou moins de l’essai, à l’instar des différents textes de Florence Thomas, ou bien de King Kong Théorie de Virginie Despentes. Accompagné aussi de photographies de manifestations anti-mariage pour tous, ou de manifestations contre les violences faites aux femmes, et d’analyses sur ces manifestations, Mujer vertical se rattache au genre du « théâtre documenté » (Olivier Neveux, Contre le théâtre politique). « Documenté », et pas « documentaire », puisqu’il y a une mise en fiction, au moins minimale, de ces images et récits. Les témoignages ne sont donc pas seulement mobilisés pour nous toucher, même s’ils le font de manière redoutablement efficace, mais aussi pour nourrir en nous des réflexions, qu’appuient l’usage des documents. Les photographies sont projetées sur les panneaux blancs en fond de scène. Mais cette surface de projection sert parfois à nous montrer des éléments d’une esthétique un peu datée, voire kitsch. Au début du spectacle par exemple, l’image, célèbre, de l’évolution de l’espèce humaine depuis la préhistoire est assez justement modifiée : l’homme est remplacé par une femme. Mais cette image, soudainement, s’éclaire de couleurs vives comme de l’orange, du vert ou du violet…et nous avons l’impression d’être dans le générique de la Star Academy. Les projections sont donc parfois de trop, et peuvent parasiter quelque peu la force des témoignages.

Pour en revenir au cercle, il est aussi une petite scène dans laquelle la parole et les histoires se déploient, dans laquelle les relations se tissent. Les femmes se rassemblent autour et jouent, rient, essaient de prendre la parole à l’autre et de témoigner en premier. Une complicité se dessine autour de cet espace, alors qu’elle semblait au départ être compliquée à construire, puisque certaines femmes qui sont ensemble sur scène faisaient partie de camps opposés. Le cercle est donc un moyen de reconnecter les êtres et de construire la paix. Et sa destruction joyeuse par le groupe est une manière de se départir de récits, d’écritures de l’histoire visant à toujours opposer les anciens antagonismes entre eux, et visant par là même à empêcher l’établissement d’une paix durable, ce que l’art en revanche concourt à faire en faisant dialoguer celles et ceux qui auparavant étaient ennemi.e.s.

Ces « femmes verticales » nous émeuvent, nous forcent à l’écoute des histoires des un.e.s et des autres, et nous obligent à complexifier nos manières de penser. Les choses ne sont pas binaires, les oppositions ne durent pas toujours, les blessures cicatrisent, et elles nous le font savoir avec force et humilité.

 

Mujer Vertical 2019, mise en scène d’Éric Massé

Avec Alejandra Borrero, Ana Milena Riveros, Julisa Murillo, Nicole Mersey Ortega et Éric Massé.

À voir au Théâtre Le Point du Jour jusqu’au 12 octobre 2019, avant que les « femmes verticales » ne retournent en Colombie !

 

 

AliceArticle écrit par Alice Boucherie.

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