L’Éveil du printemps : un spectacle déchirant à voir absolument !

L’Eveil du printemps, sous-titrée Une tragédie enfantine est une pièce de théâtre sombre du dramaturge allemand Franck Wedekind, publiée en 1891. C’est cette pièce à la fois intense, angoissante et noire qui constitue la dernière création en date de la jeune compagnie Demain dès l’Aube. Revenons sur ce spectacle joué du mardi 12 janvier au samedi 23 janvier, au Théâtre des Clochards Célestes sur les pentes de la Croix Rousse.

« L’histoire de l’Éveil du Printemps est l’histoire de jeunes qui brûlent. » Hugo Roux

Comment vous dire ce que nous avons vu ? Ce n’est pourtant pas notre premier article, mais les mots nous manquent. Et c’est bon signe. Reprenons alors les mots d’Hugo Roux pour nous lancer, mots de ce metteur en scène, mots écrits dans sa note d’intention. Tout est là. Il s’agit bien de raconter « l’histoire de jeunes qui brûlent ».

Oui, parlons du propos de la pièce. Il est lourd, sombre, violent, tabou. Oui, on parle du passage on ne peut plus douloureux de l’enfance à l’adolescence de Wendla, de Moritz, de Melchior, trois jeunes errants dans leur souffrance, passage qui se fait par l’initiation brutale à la sexualité. Ces trois personnages découvrent la violence de leurs passions et de leurs peurs, et finissent tous tragiquement. Nous avons été marqué par ces histoires ; ces histoires à la fois si lointaines par leur violence et leur froideur (on reconnaît là la plume allemande si sombre et si cruelle, et pourtant si vraie, et cela nous rappelle l’histoire bouleversante de Törless dans Les désarrois de l’élève Törless de Robert Musil), et à la fois si proches (ces enfants sont malheureux et souffrants, et l’on entrevoit en eux une part de nous, dans nos doutes des valeurs morales et de leur signification durant l’adolescence, car là est bien l’enjeu de la pièce).
Alors voilà : ce spectacle nous a bouleversé. N’ayons pas peur des mots. Il nous a bouleversé par son intensité, sa force, son impétuosité. Tout comme le fait le personnage de Moritz avant de se suicider, il a allumé en nous une flamme sur du papier blanc et l’a brûlé.

©Demain dès l'aube
©Demain dès l’aube

Une scénographie révélatrice

L’odyssée de ces adolescents perdus se joue sur une scène blanche et d’abord immaculée. Un tas de terre à jardin et seulement des palettes de bois en guise de paravent grossier. Très vite, les enfants répandent de la terre sur toute la scène, comme s’ils commençaient à « se souiller » en quelque sorte, en subissant « leur éveil du printemps », ou autrement dit, l’arrivée de démons pervers dans leur esprit. La terre est alors à la fois représentative de l’enfance, puisqu’elle permet le jeu et une sorte d’innocence, mais aussi le début de la souillure pendant l’adolescence. Le blanc immaculé renvoie alors à l’univers des adultes, qui semblent loin des déchirements internes que subissent ces jeunes.
Cela est d’ailleurs assez perturbant puisqu’on remarque dans cette pièce une véritable rupture entre les jeunes et les adultes. Cela est parfaitement bien rendu par la gestuelle changeante des acteurs. En effet, ces derniers, qui jouent plusieurs rôles pour la plupart, adoptent une gestuelle proprement enfantine au début de la pièce, avec des hésitations dans la démarche, des mouvements de tête brusques… Et cela crée un contraste intéressant avec la tenue rigide, droite et tendue des adultes. Non seulement les jeunes personnages sont livrés à des péripéties troublantes, mais ils sont seuls face à elles. Le poids de la société des adultes les étouffe et personne ne peut les aider.

Outre ce décor somme toute assez minimaliste et sobre – et par là, universel -, le metteur en scène a judicieusement opté pour une pleine utilisation de l’espace scénique. En effet, le groupe de jeunes garçons n’hésite pas à entrer et sortir en sautant par-dessus le muret en pierres du théâtre à jardin. En outre, la petite dune de terre est le lieu où se cristallisent les destins fatals des protagonistes : là se fait violer Wendla, là se fait « tuer » Desdémone, et c’est là que s’étend Moritz pour mourir…

©Demain dès l'aube
©Demain dès l’aube

Finalement, ce sont les acteurs qui rendent ce spectacle si poignant. Pas un ne dénote ou ne sonne faux, et c’est rare pour un spectacle d’avoir une telle homogénéité de jeu. Chacun est juste, à l’écoute, et généreux dans son jeu. Ce spectacle ne serait pas si bon sans ces acteurs qui n’ont pas peur de prendre à bras le corps ce texte rude, qui n’ont pas peur de se dévoiler devant les spectateurs, qui n’ont pas peur de se mettre littéralement nu devant eux. D’ordinaire, nous n’apprécions pas spécialement les spectacles où les acteurs se retrouvent nus, car cela n’est souvent pas justifié – presque un effet de mode disons. Mais ici, cela n’aurait pas pu être autrement. Et chaque acteur assume merveilleusement bien ces choix audacieux de mise en scène. Ainsi, Hugo Roux a su retranscrire l’essence de la pièce : sa mise en scène est saisissante et ardente (notamment lorsqu’il décide de montrer l’avortement clandestin de Wendla en faisant couler des flots de sang sur elle), mais aussi touchante et parfois même innocente (lorsqu’un garçon masqué tente de « tuer » une peinture de Desdémone dénudée avec un pistolet à eau, l’accusant d’attiser ses désirs sexuels).

Ce spectacle résonne en nous, spectateurs, et ce, même plusieurs heures après sa fin, comme ces chansons qui reviennent durant la pièce… Et s’il résonne si fort, c’est aussi peut-être parce que les thèmes abordés ne sont pas des thèmes poussiéreux du XIXe siècle. Non, ils sont actuels. Dans l’avortement clandestin de Wendla, on pense à celui que dépeint Céline dans Voyage au bout de la nuit au début du siècle dernier, mais on pense aussi à toute cette pression sociale dont souffrent les jeunes filles ou jeunes garçons aujourd’hui, accablés d’images obscènes sur Internet ou à la télévision dès leur plus jeune âge et parfois très vite « objet » de pulsions sexuelles malsaines. L’éveil de la sexualité durant l’adolescence a peut-être évolué, mais elle est restée taboue. Et c’est cette résonance avec l’actualité qui apporte aussi une telle profondeur au spectacle.

Nous ne serons pas capables de vous dire avec plus de mots toute la puissance de ce spectacle, l’intelligence de la mise en scène, la justesse des acteurs, l’émotion suscitée chez le spectateur… Nous vous invitons alors humblement à aller découvrir par vous-mêmes ce spectacle troublant et à suivre les actualités de cette belle compagnie qui croit en « un théâtre de l’esprit, du cœur et de l’âme ». Et c’est bien comme cela que nous l’aimons, le théâtre.

Gageons que nous entendrons parler d’eux !

Sarah Chovelon

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