Léviathan, un film au nom révélateur…

Léviathan, c’est une véritable immersion dans le nord de la Russie, une Russie plus glaciale que jamais. Au bord de la mer de Barents, Kolia Sergueev doit faire face à un sort qui s’acharne contre lui, entre son terrain convoité par un maire crapuleux et les tensions qui menacent de faire exploser sa famille.
Dans la Bible, le Léviathan est l’une des représentations du Mal, souvent présentée comme la bête de l’apocalypse. Ici, le Mal n’est pas une terrifiante créature aquatique, mais bien pire encore.

Monstre biblique, monstre étatique

Vadim

Le film d’Andreï Zviaguintsev, récompensé par le prix du scénario au Festival de Cannes en mai 2014, raconte le combat d’un homme qui lutte pour conserver sa maison, qu’un homme politique entend bien raser pour construire à la place un centre de télécommunications. Roman Madianov interprète magistralement l’horrible maire Vadim Cheleviat, antipathique – mais aussi grotesque – dès sa première apparition. Déterminé à parvenir à ses fins, Vadim ne recule devant aucun moyen, de l’intimidation à la violence, et représente un pouvoir corrompu qui n’hésite pas à broyer ses citoyens, tel le Léviathan, figure de monstre biblique dont se sert le philosophe Thomas Hobbes comme métaphore de l’État et qui ici dévore ceux censés être sous sa protection.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’image donnée de la Russie n’est pas flatteuse. Dans un pays où la trahison semble banale, où la corruption sévit à tous les échelons, et où même l’Église n’est pas irréprochable, Kolia, aidé d’un ami avocat de Moscou, doit à son tour recourir à des méthodes déloyales, en l’occurrence le chantage, dans une bataille qu’il sait perdue d’avance. Pour autant, le film n’entend pas dénoncer le système russe : ce n’est pas un procès, c’est un exposé de faits qui n’a pas besoin d’être accusateur pour que le spectateur comprenne ce qu’il en est. À ce caractère modéré s’ajoute une autre qualité du film, à savoir la justesse de son ton. Du début à la fin, le film évite l’écueil du pathos. Et pourtant, Kolia a de quoi être plaint, tant son destin est cruel. Pareil à Job éprouvé par Dieu, il se demande la raison de tous ses malheurs, totalement impuissant face à eux.

Humour et pessimisme

À l’affrontement – si le terme est permis tant les forces sont inégales – entre d’une part Kolia et son avocat, et d’autre part Vadim Cheleviat, vient s’ajouter dans la seconde partie du film une deuxième intrigue, qui permet de relancer le film après un passage où le rythme tend à s’essouffler. Un malheur ne venant jamais seul, Kolia semble les attirer : sa famille est au bord de l’implosion, et Kolia doit gérer les relations tumultueuses entre sa jeune épouse, la belle Lilia, et le fils qu’il a eu d’une première union, relations qu’une faute commise par Lilia ne va pas arranger.
AfficheLa complexité de la situation est, pour chacun des acteurs, l’occasion de faire montre de son talent, et pour les personnages, un prétexte pour vider leurs verres : tout le monde boit dans le film, hommes comme femmes, jeunes comme vieux, et pas qu’un peu – c’est aussi ça la Russie – ce qui donne lieu à quelques scènes très drôles, notamment lors d’une confrontation entre Kolia et Vadim, tous deux ivres. Car oui, de façon quelque peu inattendue – l’imprévisibilité apparaît comme l’une des caractéristiques majeures de ce film, tant au niveau du scénario que du ton – le film n’est pas dénué d’humour. Un humour souvent mordant et ironique, comme lorsque les personnages s’exercent au tir sur les portraits de Lénine ou Gorbatchev, ou lorsque l’un des policiers auprès de qui Kolia veut porter plainte joue au solitaire sur son ordinateur.
Ces touches d’humour sont les bienvenues, car le film reste une œuvre sombre, cruelle, parfois même oppressante : le spectateur peut sentir peser sur lui le poids de la justice, ou plutôt de l’injustice, qui accable les personnages. La mise en scène, très travaillée (à noter, la scène dans le bureau du juge, lorsque celle-ci lit à toute vitesse à Kolia son acte d’expulsion, et que la caméra se rapproche lentement de son visage) contribue à renforcer cette pesanteur, perceptible dès les premières minutes : plans fixes sur la mer, dialogue tardif…

Difficile de juger ce film qui laisse sans mots. Léviathan n’est peut-être pas un chef d’œuvre que vous voudrez voir et revoir, mais c’est incontestablement un bon film que vous ne regretterez pas d’être allés voir.

Richard

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