Levons le rideau sur la censure tartufienne !

La ville d’Avignon n’est pas la seule à accueillir un festival théâtral courant juillet. Villeneuve-lès-Avignon, sa voisine, propose elle aussi une programmation riche et variée et dont les spectacles se jouent sous un chapiteau créé pour l’occasion. Du 9 au 21 juillet 2016, en marge du festival Off d’Avignon, et dans le cadre du festival Villeneuve en scène la compagnie Le Fanal proposait Tartuffe ou l’hypocrite. Mais pas le Tartuffe que nous connaissons tous ! Pour la première fois en France depuis le XVIIème (hormis la version montée par les élèves d’Isabelle Grellet, co-auteure du texte), a été créée la toute première version du texte, celle de 1664, censurée par le Roi. Georges Forestier et Isabelle Grellet, ont fait un formidable travail de recherche pour reconstituer l’intrigue originelle qui ne comportait que trois actes.

À la découverte de l’Histoire

Dans cette pièce en trois actes, Orgon, le maitre de maison, n’a qu’un enfant, Damis, qui est promis à une demoiselle qu’il aime mais ce nœud est contrarié par les desseins de Tartuffe. Cette intrigue disparaît dans la version longue et c’est Mariane qui voit son hymen futur avec Valère contrarié par Orgon qui souhaite lui faire épouser Tartuffe. Monsieur Loyal est absent également et il n’y a donc pas d’affaire d’huissier pour la succession, rendant la prise de contrôle sur la maison par Tartuffe plus brutale et plus nette et donc sa résolution moins complexe.
Si les intrigues sont plus nombreuses dans la version en cinq actes c’est pour atténuer son propos et faire mieux passer son message. Ceci dit, cette version longue n’empêchera pas les dévots de se montrer particulièrement hostile à cette pièce.

© Bruno Amsellem
© Bruno Amsellem

En substance, l’intrigue principale reste la même. On retrouve toutes les grandes scènes qui font la renommée de la pièce : la scène d’exposition avec Madame Pernelle, le débat sur le faux dévot entre Cléante, le frère de la femme d’Orgon et Orgon, la scène de déclaration de Tartuffe surprise par Damis et la fameuse scène de la table… Les grandes scènes sont là, à l’identique, la version en cinq actes ne fait finalement qu’édulcorer le propos original qui est la critique des faux-dévots. Mais cette nuance est nécessaire quant à l’image du personnage de Tartuffe. Dans la version en trois actes, sous-titrée « l’hypocrite » et non « l’imposteur », Tartuffe est présenté comme un vrai dévot dont l’austérité est sincère ; la seule chose qui fait de lui un hypocrite est qu’il ne peut résister à la chair si appétissante d’Elmire. Ainsi, Molière accuse tous les dévots de n’être dévot que jusqu’à ce qu’ils se laissent attendrir par leur passion. Le portrait de Tartuffe dans cette version courte est si proche du vrai dévot que cela était trop scandaleux. En sous-titrant « l’imposteur », Molière place d’emblée Tartuffe comme un faux-dévot, un réel hypocrite. L’ajout de Mariane et l’intrigue qui veut qu’Orgon offre la main de sa fille à son pieux bien aimé, permet un portrait moins saillant du dévot car tout bon dévot ne pourrait accepter avec autant de complaisance de se voir marier, ce qui adoucit l’Église car tout le monde sait qu’un pareil dévot ne peut exister…
Si cette pièce ne révolutionne pas le texte de Molière, il rend plus outrageux le personnage du faux-dévot à l’Église et la mise en scène de Pierre Desmaret met parfaitement cela en avant en nous présentant un Tartuffe plus austère qu’il ne l’est…

Sous le chapiteau, une satire de l’hypocrisie

La disposition scénique est assez originale, nous nous retrouvons sous un chapiteau rectangulaire où les spectateurs sont assis les uns en face des autres avec entre les deux gradins, une grande table qui sera le lieu de l’intrigue. Les comédiens sortent et entrent par deux portes placées sur les deux autres côtés de la salle, et l’intérêt du chapiteau fait que les personnages s’invectivent hors du « plateau » nous laissant les entendre – et pour les mieux placés de les voir se courir les uns après les autres. Pierre Desmaret a voulu donner un rôle plus important à Flipote, la servante de Madame Pernelle, qui est ici jouée par un homme et qui se partage les répliques de Dorine. Cela confère un grand dynamisme à la mise en scène et la rivalité ou complicité des deux suscitent de nombreux rire et rend un peu plus hommage au rôle des valets chez Molière. Les comédiens livrent une prestation admirable, déclamant avec justesse la langue de Molière tout en nous gratifiant de certaines mimiques hilarantes.
Mais le véritable atout de cette mise en scène c’est de mélanger les religions avec réussite. Orgon et Damis sont joués par des personnages de couleurs, tandis que toute la distribution est blanche. Ce détail, ajouté à la djellaba que porte Orgon après son footing, ou au fait qu’il prie les deux mains écartées vers le ciel laissent à croire que le maitre de maison serait musulman. Pourtant il obéit aux préceptes d’un Tartuffe bien chrétien qui ne s’offusque pas des signes musulmans de son ami. Ainsi, sans tomber dans la caricature, Pierre Desmaret nous montre que ce texte peut s’adresser à toutes les religions. D’ailleurs Orgon esquisse un signe de croix, prouvant bien que l’enjeu n’est pas la religion chrétienne ou musulmane mais bien l’hypocrisie en général, notamment celle de ceux qui utilisent la religion pour arriver à des fins plus sournoises. Grâce à cette lecture, on peut aisément faire un lien avec notre société actuelle et avec tous ceux qui se laissent endoctriner par des personnes manipulant des symboles ou des religions…
La compagnie Le Fanal fait sienne la doctrine du XVIIème siècle « ridendo castigat mores » et nous fait rire en nous montrant les travers de notre société en contextualisant et modernisant un texte vieux de plusieurs siècles sans en modifier la moindre virgule.

Teaser TARTUFFE ou L’HYPOCRITE de MOLIERE / Compagie LE FANAL from LeFanal LeFanal on Vimeo.

Jérémy Engler

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